4 mai 2014

Jn 14,15-24: Les bienfaits réservés à celui qui aime Jésus et garde ses commandements



Article en vietnamien:

Email: josleminhthong@gmail.com
Le 05 Mai 2014.

Contenu

Introduction
I. L’inhabitation des trois personnes chez les disciples
    1. Le thème “demeurer” du Paraclet en 14,15-17
    2. L’inhabitation réciproque: Jésus – disciples (14,18-20)
        a) Jésus viendra vers les disciples (14,18b)
        b) Les disciples verront Jésus (14,19b)
        c) Jésus est dans les disciples et inversement (14,20b)
    3. Le thème “demeurer” de Jésus et du Père en 14,21-24
II. Aimer Jésus et garder ses commandements
Conclusion


Introduction


Dans le passage Jn 14,15-24, Jésus révèle que les disciples benéficient de la présence de trois personnes (le Paraclet, le Père et Jésus) chez eux à condition qu’ils aiment Jésus (14,15.21.23.24), gardent ses commandements (14,15.21) et gardent sa parole (14,23.24). Nous analysons dans cet article le passage 14,15-24 pour comprendre la révélation de Jésus sur ces deux thèmes: (I) L’inhabitation des trois personnes (le Paraclet, le Père et Jésus) chez les disciples, (II) La relation entre “aimer Jésus” et “garder ses commandements.”   

I. L’inhabitation des trois personnes chez les disciples

Dans le passage 14,15-24, Jésus parle de l’inhabitation des trois personnes (le Paraclet, Jésus et le Père) chez celui qui aime Jésus et garde ses commandements. Le passage 14,15-24 se structure en trois unités autour du thème “aimer” et “garder” avec des résultats bénéfiques concrets:


Le passage 14,15-24 contient plusieurs thèmes, mais dans cette partie nous traitons seulement du thème de l’inhabitation du Paraclet, de Jésus et du Père chez les disciples en trois points: (1) Le “demeurer” du Paraclet (14,15-17), (2) L’inhabitation réciproque: Jésus – disciples (14,18-20), (3) Le “demeurer” de Jésus et du Père (14,21-24). (Les citations sont prises dans la Bible de Jérusalem, 2000).

    1. Le thème “demeurer” du Paraclet en 14,15-17

Jésus dit aux disciples en 14,15-17: “15 Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements; 16 et je prierai le Père et il vous donnera un autre Paraclet, pour qu’il soit avec vous à jamais, 17 l’Esprit de Vérité, que le monde ne peut pas recevoir, parce qu’il ne le voit pas ni ne le reconnaît. Vous, vous le connaissez, parce qu’il demeure auprès de vous; et en vous il sera.”

Le rôle et l’activité du Paraclet sont présentés dans cinq passages (14,15-17; 14,25-26; 15,26-27; 16,7-11; 16,12-15), lesquels se trouvent en Jn 14–16. Le thème de “demeurer” du Paraclet est dans le premier passage (14,15-17). La condition pour que le Paraclet demeure dans les disciples est qu’ils aiment Jésus et gardent ses commandements (14,15). Jésus parle aux disciples en utilisant une proposition conditionnelle en 14,15: “Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements…” L’une des activités du Paraclet est de demeurer dans les disciples. Ce thème est mis en relief par les expressions: “être avec”, “demeurer auprès de” et “être en” (14,15-17). Jésus utilise trois prépositions: “meta” (avec), “para” (auprès de), “en” (en, dans) et deux verbes: “eimi” (être), “menô” (demeurer) pour exprimer le thème de “demeurer” du Paraclet (l’Esprit de Vérité). Il dit aux disciples en 14,17b: “Vous, vous le [l’Esprit de Vérité] connaissez, parce qu’il demeure auprès de vous; et en vous il sera.” L’insistance sur ce thème montre son importance pour le lecteur. Il semble que la communauté johannique n’avait pas la certitude que le Paraclet était en elle et auprès d’elle. La caractérisque de cette inhabitation du Paraclet est “à jamais” comme Jésus l’a dit: “pour qu’il [autre Paraclet] soit avec vous [les disciples] à jamais” (14,16b).

En 14,15-17, il s’agit d’un “autre Paraclet”, sous entendu Jésus joue aussi la fonction d’un Paraclet. Dans l’Évangile de Jean, “l’autre Paraclet” en 14,16 est bel et bien “le Paraclet (ho paraklêtos)” (14,26a; 15,26a; 16,7) qui est identifié à “l’Esprit Saint (to pneuma to hagion)” (14,26b) et “l’Esprit de Vérité (to pneuma tês alêtheias)” (15,26b; 16,13b). Après la présentation de l’inhabitation du Paraclet dans les disciples (14,16-17), l’unité suivante (14,18-20) montre l’inhabitation réciproque entre Jésus et ses disciples.

    2. L’inhabitation réciproque: Jésus – disciples (14,18-20)

Jésus dit à ses disciples en 14,18-20: “18 Je ne vous laisserai pas orphelins. Je viendrai vers vous. 19 Encore un peu de temps et le monde ne me verra plus. Mais vous, vous verrez que je vis et vous aussi, vous vivrez. 20 Ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père et vous en moi et moi en vous.”

Une lecture rapide de la parole de Jésus en 14,18a: “Je ne vous laisserai pas orphelins” pourrait être interprétée ainsi: Les disciples ne sont pas orphelins parce que le Paraclet viendra chez eux (14,16-17). Cependant, le contexte de 14,15-24 ne permet pas de comprendre, comme si la venue du Paraclet remplaçait le retour  de Jésus vers les disciples, cela veut dire  que Jésus continue à être avec les disciples à travers la présence du Paraclet avec eux. Cette interprétation n’est pas plausible à la lecture du passage 14,15-24 et ne correspond pas à la théologie johannique. Parce que Jésus dit en 14,18b: “Je viendrai vers vous.” C’est Jésus lui-même qui vient et qui demeure chez les disciples. La structure de 14,15-24 ci-dessus montre que la première unité (14,15-17) présente le thème de “demeurer” du Paraclet chez les disciples, et que la deuxième unité (14,18-20) dessine la présence de Jésus avec les disciples en trois étapes: (1) “Venir” (erkhomai), (b) “Voir” (theôreô) et (c) Être “dans” (en) les disciples.

        a) Jésus viendra vers les disciples (14,18b)

La première étape s’exprime par le verbe “venir” (erkhomai). Jésus dit à ses disciples en 14,18: “Je ne vous laisserai pas orphelins. Je viendrai vers vous.” L’idée d’être “orphelin” et l’action de “venir” supposent que Jésus va partir comme il le dit en 14,12b: “Je vais vers le Père.” La Passion de Jésus est le moment où il ira vers son Père. Jésus partira et les disciples seront dans la détresse et la crise. Jésus le prédit aux disciples en 16,20a.32: “En vérité, en vérité, je vous le dis, vous pleurerez et vous vous lamenterez, et le monde se réjouira” (16,20a); “Voici venir l’heure – et elle est venue – où vous serez dispersés chacun de votre côté et me laisserez seul. Mais je ne suis pas seul: le Père est avec moi” (16,32). En Jn 13–17, l’idée que Jésus partira, puis reviendra, renvoie à l’heure de sa mort et de sa résurrection. Après cet événement, Jésus vient à la rencontre des disciples comme le narrateur le relate en 20,19-20: “19 Le soir, ce même jour, le premier de la semaine, et les portes étant closes, là où se trouvaient les disciples, par peur des Juifs, Jésus vint et se tint au milieu et il leur dit: ‘Paix à vous!’ 20 Ayant dit cela, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie à la vue du Seigneur.” 

En réalité, le fait que les disciples revoient Jésus après Pâques n’a pas duré longtemps. À la fin de l’Évangile Jésus insiste sur la béatitude de ceux qui croient en lui sans avoir vu (20,29). Le narrateur rapporte le dialogue entre Jésus et Thomas en 20,27-29: “27 Puis il [Jésus ressuscité] dit à Thomas: ‘Porte ton doigt ici: voici mes mains; avance ta main et mets-la dans mon côté, et ne sois plus incrédule, mais croyant.’ 28 Thomas lui répondit: ‘Mon Seigneur et mon Dieu!’ 29 Jésus lui dit: ‘Parce que tu me vois, tu crois. Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru.’” Dans cette vision, le fait que Jésus revienne et revoie les disciples ne se limite pas au sens physique, mais ce thème possède un sens théologique, il s’agit d’un “venir” et d’un “voir” spirituels qui expriment la présence et la communion entre Jésus et ses disciples. C’est-à-dire que Jésus viendra et demeurera à jamais chez les disciples. L’analyse ci-dessous des thèmes “voir” et “être dans” confirmera la présence spirituelle de Jésus dans les disciples.

        b) Les disciples verront Jésus (14,19b)

L’usage du verbe “voir” (theôreô) est la deuxième étape pour présenter la rencontre entre Jésus et les disciples. Jésus leur dit en 14,19: “Encore un peu de temps et le monde ne me verra (theôrei) plus. Mais vous, vous verrez (theôreite) que je vis et vous aussi, vous vivrez.” Dans l’Évangile de Jean, le verbe “theôreô” (voir) exprime à la fois un sens théologique (voir par les yeux de la foi) et un sens physique. Le “voir” (theôreô) Jésus en 6,40a implique la foi, Jésus dit à la foule: “Oui, telle est la volonté de mon Père, que quiconque voit (theôrôn) le Fils et croit en lui ait la vie éternelle.” Dans ce verset, le “voir” (theôreô) authentique coïncide avec le “croire” en Jésus. En 14,19, le verbe “voir” renvoie au verbe “venir” dans le verset précédent (14,18b). Ces deux verbes ont deux sujets différents: du côté de Jésus, il vient vers les disciples (14,18b), du côté des disciples, ils voient Jésus (14,19b). Dans le contexte de 14,15-24, ces deux verbes expriment la relation d’amour et d’unité entre Jésus et ses disciples.

En effet, le fait de “revoir” Jésus apporte aux disciples la joie que personne ne peut leur enlever. Jésus leur dit cela en 16,22: “Vous aussi, maintenant vous voilà tristes; mais je vous verrai de nouveau et votre cœur sera dans la joie, et votre joie, nul ne vous l’enlèvera.” C’est une joie durable, profonde et vivante en toute circonstance. De plus, le “véritable voir” fait vivre (zaô) les disciples. Jésus le dit en 14,19b: “Mais vous, vous verrez que je vis et vous aussi, vous vivrez.” Ici Jésus affirme sa propre vie: “Je vis” et celle des disciples: “Vous vivrez.” “Revoir Jésus” (14,19) est donc la preuve de la vie dans le sens johannique de ce verbe.

“La joie” que personne ne peut enlever (16,22) et “la vie” des disciples (14,19b) proviennent du “voir” Jésus. La visée théologique du thème “revoir Jésus” est sa présence spirituelle malgré son absence physique au sein de la communauté croyante après Pâques. Les questions qui se posent alors à la communauté johannique et au lecteur à toute époque sont les suivantes: Le croyant reconnaît-il et affirme-t-il la présence permanente de Jésus en lui et dans sa communauté en toute circonstance? Le croyant voit-il Jésus ressuscité par les yeux de la foi pour accueillir la joie persistante (16,22) et la vie véritable (14,19b) que le Ressuscité lui offre? Cette interprétation du “voir spirituel” sera renforcée dans la troisième étape qui présente l’inhabitation réciproque entre Jésus et les disciples (14,20).

        c) Jésus est dans les disciples et inversement (14,20b)

La troisième étape montre la communion entre Jésus et ses disciples à travers le thème de l’inhabitation réciproque. Jésus leur dit en 14,20: “Ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père (egô en tô patri mou) et vous en moi (kai humeis en emoi) et moi en vous (kagô en humin).” L’expression “ce jour-là” (14,20; cf. 16,23.26) renvoie au temps après l’événement de la passion et de la résurrection de Jésus. Pour le lecteur après cet événement, “ce jour là” est déjà dans le passé. La communauté johannique et le croyant d’âge en âge sont en train de vivre la promesse de Jésus: Ce dernier est dans le Père, les disciples (les croyants) sont dans Jésus et Jésus est dans les disciples (14,20). Avec cette promesse “ce jour-là” en 14,20, La Passion – Résurrection de Jésus inaugure une nouvelle époque dans l’histoire du salut. Désormais, le croyant (le disciple) vit déjà la communion profonde avec Jésus et avec le Père. C’est une inhabitation réciproque entre “le Père – Jésus – les disciples.”

Dans cette perspective, l’affirmation de Jésus en 14,20b: “Vous en moi et moi en vous” est un grand encouragement pour les disciples ainsi que pour les lecteurs. Cette parole est une révélation importante, parce que l’inhabitation réciproque entre Jésus et les disciples s’exprime de la même manière que celle entre Jésus et son Père. Jésus parle aux disciples de la relation avec son Père en 14,10.11: “Je suis dans le Père et le Père est en moi” (cf. 10,38; 17,21). Dans les versets 14,10.11 par deux fois Jésus révèle aux disciples l’inhabitation réciproque entre Lui et son Père avant d’introduire les disciples dans la même inhabitation réciproque avec Lui-même (14,20b).

En 14,20b, l’inhabitation réciproque s’exprime par la préposition grecque “en” (en, dans) sans utiliser le verbe, Jésus dit aux disciples: “Je (suis) en mon Père (egô en tô patri mou) et vous en moi (kai humeis en emoi) et moi en vous (kagô en humin).” Cette phrase sans verbe montre la communion profonde entre Jésus et son Père ainsi qu’entre Jésus ses disciples, et cette communion se passe dans les deux sens: les disciples en Jésus et Jésus en ses disciples (14,20b). La structure de la phrase ci-dessus sans verbe renforce le fait que l’inhabitation réciproque est une vérité qui est au-delà et au-dessus de l’espace et du temps. C’est pour cela que la phrase n’a pas besoin de verbe pour exprimer l’aspect temps: passé, présent et futur. En réalité l’union étroite “Jésus en ses disciples” et “les disciples en Jésus” possède une valeur permanente.

En conclusion, la parole de Jésus en 14,20b est une révélation cruciale sur la relation et la présence de Jésus auprès de ses disciples. L’inhabitation réciproque se fait dans les deux sens: “Vous en moi et moi en vous” (14,20b) ne se comprend pas selon la loi physique, on ne peut pas dire à la fois A est dans B et B est dans A. La révélation en 14,20b doit être interprétée selon la loi de l’amour, et cette révélation exprime la communion et la présence spirituelle entre les personnes qui s’aiment. Désormais en tout temps et en tout lieu les disciples bénéficient en eux de la présence permanente de Jésus ressuscité. Le thème de “demeurer” se développera encore plus largement en 14,23, parce que non seulement le Paraclet (14,16-17), et Jésus (14,18-20) demeurent dans les disciples mais aussi le Père qui vient et demeure chez eux (14,21-24).

    3. Le thème “demeurer” de Jésus et du Père en 14,21-24

Le narrateur relate en 14,21-24: “21 Celui qui a mes commandements [de Jésus] et qui les garde, c’est celui-là qui m’aime; or celui qui m’aime sera aimé de mon Père; et je l’aimerai et je me manifesterai à lui. 22 Judas – pas l’Iscariote – lui [Jésus] dit: ‘Seigneur, comment se fait-il que tu doives te manifester à nous et non pas au monde?’ 23 Jésus lui répondit: ‘Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera et nous viendrons vers lui et nous nous ferons une demeure chez lui. 24 Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles; et la parole que vous entendez n’est pas de moi, mais du Père qui m’a envoyé.’”

La “demeure” de “Nous” (Le Père et Jésus) chez celui qui aime Jésus (14,23) est mise en relief par deux phrases: “venir vers lui” et “se faire une demeure chez lui” (14,23c). L’expression “se faire une demeure” veut dire se faire une place pour vivre avec quelqu’un. Ainsi, le Père et Jésus viendront vers et vivront chez celui qui aime Jésus. Le Père et Jésus demeurent chez celui-ci par amour, parce que celui-ci est l’aimé du Père et l’aimé de Jésus (14,21.23).

Le nom “demeure” dans la phrase: “Nous nous ferons une demeure (monên) chez lui” (14,23c) en grec est “mônê”. Dans l’ensemble du Nouveau Testament, le nom “monê” (demeure) apparaît seulement en 2 occurrences en Jn 14,2.23 et il y a un lien entre ces 2 occurrences. Jésus dit à ses disciples en 14,2-3: “2 Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures (monai); sinon, je vous l’aurais dit; je vais vous préparer une place. 3 Et quand je serai allé et que je vous aurai préparé une place, à nouveau je viendrai et je vous prendrai près de moi, afin que, là où je suis, vous aussi, vous soyez.” Si l’on prend le passage 14,2-3 hors de son contexte du ch. 14, on pourrait interpréter ainsi: Jésus va vers la maison du Père pour préparer les places pour ses disciples, et après leur mort ils gagneront la maison du Père. Cependant, cette interprétation ne correspond pas au contexte du ch. 14, parce qu’en 14,23c, Jésus parle mais dans un sens inverse: Le Père et Jésus viendront, se feront une demeure pour vivre avec celui qui aime Jésus. Celui-ci est le croyant dans le monde d’en bas. D’après le verset 14,23c, maintenant dans cette vie terrestre, celui qui aime Jésus bénéficie déjà de l’inhabitation du Père et de Jésus en lui car il n’a pas à attendre sa mort pour être dans la maison du Père.

Le contexte du ch. 14 permet de faire le lien entre les deux occurrences du terme “monê” (demeure) en 14,2.23. La parole de Jésus aux disciples en 14,3b: “À nouveau je viendrai et je vous prendrai près de moi, afin que, là où je suis, vous aussi, vous soyez” ne s’applique pas seulement aux disciples après leur mort mais aussi après la résurrection de Jésus. Dans l’Évangile de Jean, l’événement pascal est présenté en deux étapes successives: (1) Jésus va vers le Père à travers sa passion, (2) Il revient vers les disciples après sa résurrection. Ces deux étapes ont été dites par Jésus aux disciples en 14,28a: “Vous avez entendu que je vous ai dit: Je m’en vais et je reviendrai vers vous.”  En 14,18, Jésus annonce son retour aux disciples: “Je ne vous laisserai pas orphelins. Je viendrai vers vous.” Jésus revoit donc ses disciples après sa résurrection. Cette rencontre entre Jésus et les disciples de la première génération assure la présence spirituelle du Ressuscité chez les disciples (les croyants) des générations suivantes après Pâques.    

Dans cette perspective, la parole de Jésus en 14,2: “Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures (monai)” doit être interprétée avec sa parole en 14,23b: “Nous [le Père et Jésus] viendrons vers lui et nous nous ferons une demeure (monên) chez lui.” Dans ces deux versets, “les nombreuses demeures” dans la maison du Père (14,2) sont mises en parallèle avec “se faire une demeure” chez celui qui aime Jésus (14,23b). Le terme “monê” (demeure) apparaît en 14,2 et 14,23 avec un complément de lieu différent: la demeure dans la maison du Père (14,2) et la demeure chez les disciples (14,23b). Ainsi, l’affirmation en 14,23 permet de comprendre que la promesse de Jésus en 14,3b: “Je viendrai et je vous [les disciples] prendrai près de moi, afin que, là où je suis, vous aussi, vous soyez” est réalisée juste après sa résurrection et non seulement après la mort des disciples.

Cette interprétation renvoie à la déclaration de Jésus à la foule en 12,32 : “Et moi, une fois élevé de terre, je les attirerai tous à moi.” Avec l’élévation et la glorification de Jésus sur la Croix, Jésus attire tous les croyants à lui, c’est-à-dire que les disciples demeurent déjà avec Jésus dans la maison du Père (14,2-3). En même temps, ce sont le Père et Jésus qui viennent et se font une demeure chez les disciples qui vivent encore dans ce monde. Ainsi le thème de “demeure” dans Jn 14 est présenté de manière surprenante et mystérieuse: dans un sens, les disciples ont leur demeure dans la maison du Père, dans un autre sens le Père et Jésus se font une demeure chez eux. Cette apparence paradoxale exprime la communion parfaite, et l’inhabitation réciproque entre “le Père – Jésus – les disciples” juste après Pâques. Cette révélation est un grand encouragement pour la communauté johannique et pour les croyants à travers toute époque.         

II. Aimer Jésus et garder ses commandements

Dans le passage 14,15-24, le thème de “demeurer” est inséparable de deux verbes: “aimer” (agapaô) et “garder” (têreô). Ce que Jésus dit aux disciples en 14,21a: “Si quelqu’un m’aime (agapai), il gardera ma parole”, il leur a dit en 14,15: “Si vous m’aimez (agapate), vous garderez mes commandements.” Il y a deux nouveautés dans l’unité 14,21-24 par rapport au texte précédent (14,15-20), ce sont: (1) L’amour du Père et de Jésus pour celui qui aime Jésus et garde ses commandements, (2) La demeure du Père et de Jésus chez celui-ci. Pour voir le lien entre les thèmes: “aimer”, “garder les commandements”, “garder la parole” et “demeurer”, nous présentons les éléments parallèles de quatre versets (14,15.21.23.24) sur deux schémas ci-dessous: (1) Le lien entre “aimer Jésus” et “garder ses commandements” (14,15 // 14,21); (2) Le lien entre “aimer Jésus” et “garder sa parole” (14,23 // 14,24). Voici le premier schéma:     


Ces deux versets en parallèle (14,15 // 14,21) indiquent la relation entre (1) “Aimer – garder les commandements” et (2) “Garder les commandements – aimer” dans une structure concentrique (A, B, B’, A’) avec l’élément C à la fin. Dans cette structure, A est en parallèle avec A’ sur “aimer Jésus.” B est en parallèle avec B’ sur “garder ses commandements.” L’élément C (14,21c) montre l’effet bénéfique de celui qui aime Jésus: Celui-ci sera l’aimé du Père et de Jésus, et ce dernier se manifestera à lui. Le deuxième schéma exprime le lien entre “aimer” et “garder la parole” en 14,23-24:


La relation entre “aimer” et “garder la parole” se présente dans deux versets parallèles (14,23 // 14,24). Ils se structurent en parallèle: A, B, C, A’, B’. Dans cette structure, les éléments en parallèle sont en opposition. En effet, l’élément A: “aimer Jésus” s’oppose à A’: “ne pas aimer Jésus.” L’élément B: “garder la parole (singulier) de Jésus” s’oppose à B’: “ne pas garder les paroles (pluriel) de Jésus.” L’élément central C (14,23c) reprend d’abord l’idée “être aimé du Père” en 14,21c, et ensuite présente la nouveauté en 14,23c: c’est la demeure de “Nous” (le Père et Jésus) chez celui qui aime Jésus. 

Dans ch. 14, le verbe “agapaô” (aimer) apparaît en 10 occurrences (14,15.21a.21b.21c.21d.23a.23b.24.28.31) et se concentre dans le passage 14,15-31 (la deuxième moitié du ch.14). Dans quatre versets: 14,15.21.23.24, le verbe “agapaô” (aimer) est utilisé 8 fois dont 5 fois il exprime l’amour pour Jésus (14,15a.21b.21c.23a.24a); 2 fois, présente l’amour du Père pour celui qui aime Jésus (14,21c.23c); et 1 fois, indique l’amour de Jésus pour celui qui l’aime (14,21c). (Voir l’usage du verbe “agapaô” (aimer) dans l’article: “Le thème de l’amour et de l’amitié dans l’Évangile de Jean”).

Les deux schémas ci-dessus attestent le lien indissociable entre “aimer” (agapaô) et “garder” (têreô). En 14,21a, “garder les commandements de Jésus” est la preuve de l’amour pour Jésus. Tandis qu’en 14,15.23.24, l’argumentation se fait dans le sens inverse: celui qui “aime Jésus” (14,15a.23a) est celui qui “garde ses commandements” (14,15b), “garde sa parole (ton logon)” (14,23b). Cette idée est renforcée par une phrase négative en 14,24a: “Ne pas aimer Jésus” veut dire “ne pas garder ses paroles (tous logous).” La manière de présenter concomitamment ces deux verbes: “aimer” est “garder” (14,15.23.24) et “garder” est “aimer” (14,21a) montre qu’ils sont liés étroitement. Ces deux actions sont inséparables et l’une implique l’autre, c’est-à-dire “aimer Jésus” implique “garder ses commandements” et “garder sa parole.” De la même manière “garder les commandements de Jésus”, “garder sa parole” impliquent “l’aimer.” Ainsi, selon la théologie de l’Évangile de Jean, la pratique des commandements de Jésus et de sa parole se fait par amour pour Jésus. Cette pratique est une manifestation d’amour et non pas une obligation ou une contrainte.

En résumé, les deux versets 14,21 et 14,23 présentent quatre avantages bénéfiques pour celui qui aime Jésus: (1) Être aimé du Père (14,21b.23b), (2) Être aimé de Jésus (14,21c), (3) Bénéficier de la manifestation de Jésus (14,21d), (4) Bénéficier de la demeure du Père et de Jésus chez soi (14,23c).

Conclusion

Le thème de “demeurer” des trois personnages (le Paraclet, le Père et Jésus) exposé dans le passage 14,15-24 est une réponse forte à la promesse de Jésus aux disciples en 14,18a: “Je ne vous laisserai pas orphelins.” Non seulement Jésus vient vers les disciples: “Je viendrai vers vous” (14,18b) mais encore le Paraclet et le Père viennent et demeurent chez les disciples. Ce thème de l’inhabitation réciproque présenté de manière originale peut être résumé selon les trois remarques suivantes:

(1) Le Paraclet demeure dans les disciples à jamais (14,15-17). Cette inhabitation est mise en relief par l’utilisation de trois prépositions et deux verbes. Pour les prépositions, le Paraclet est “avec” (metha), demeure “auprès de” (para) et est “dans” (en) celui qui aime Jésus et garde ses commandements. Pour les verbes, Jésus utilise les deux verbes: “être” (eimi) et “demeurer” (menô) en 14,16-17. La caractéristique de cette inhabitation est pour toujours (14,16b), Ainsi “demeurer” du Paraclet est vital pour la communauté johannique et pour les croyants.

(2) L’inhabitation réciproque entre Jésus et les disciples est exprimée par la révélation de Jésus aux disciples en 14,20b: “Vous en moi et moi en vous.” La relation “Jésus – les disciples” ressemble à celle de “Jésus – son Père”, parce que Jésus dit à ses disciples en 14,11b: “Je suis dans le Père et le Père est en moi.” De cette manière les disciples bénéficient d’une communion profonde avec Jésus dans les deux sens: Jésus est dans les disciples et ces derniers sont dans Jésus, en même temps ils participent à la relation intime entre Jésus et son Père.
   
(3) Celui qui aime Jésus sera aimé du Père, aimé de Jésus, et le Père et Jésus viendront vers lui et se feront une demeure chez lui (14.21.23). Selon la théologie johannique, après Pâques, dans un sens, les disciples sont élevés avec Jésus (12,32) dans la maison du Père (14,2-3), dans un autre sens, le Père et Jésus demeurent chez les disciples dans ce monde (14,23c), à la condition que les disciples aiment Jésus et gardent ses commandements. Le texte (14,2-3.23) présente paradoxalement la demeure à la fois dans la maison du Père et dans les disciples pour exprimer la communion parfaite et la relation intime entre le Père, Jésus et ses disciples, ainsi que la présence permanente du Père, Jésus et le Paraclet chez les croyants.

Le thème de “demeurer” du Père, Jésus et le Paraclet chez les disciples présenté plus haut est une révélation significative. Cette inhabitation réciproque est une source d’encouragement pour les disciples, d’une part, et d’autre part, elle raffermit leur foi. Désormais les disciples sont dans la communion de vie avec le Père, Jésus et le Paraclet. Cette relation interpersonnelle permet aux disciples de tenir ferme devant l’adversité.

Du côté des disciples, il reste “une seule chose” à faire: “aimer Jésus”, “garder ses commandements” et “garder sa parole.” C’est “une seule chose” parce que selon la dynamique du passage 14,15-24, les verbes “aimer” (agapaô) et “garder” (têreô) sont étroitement liés: “aimer” est “garder” et inversement. Autrement dit, “aimer” implique “garder” et inversement. Ainsi les disciples n’ont besoin de faire qu’une seule chose: “aimer réellement Jésus” et “garder véritablement ses enseignements.” De cette manière, les disciples (les croyants) deviendront les aimés du Père et de Jésus et ils bénéficieront de la présence du Père, de Jésus et du Paraclet chez eux./.


3 commentaires:

  1. Bonjour mon Père,
    Grand Merci pour votre enseignement magnifique. Je souhaite à tous de le goûter et de le savourer avec joie et reconnaissance.
    J'aimerais vous poser une question . Si je ne me trompe pas dans mes réflexions que Dieu est entré dans le monde et Il n'en est jamais sorti. Les croyants vivent déjà une vie du ciel, une vie ressuscitée par la participation à la vie du Christ. Alors, quelle est la différence entre la vie au- delà et la vie ici- bas pour les croyants ? Je vous remercie d'avance pour votre réponse qui est toujours appréciée.
    Bien à vous.
    S.J.M

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    1. Merci au lecteur qui a partagé ses idées et posé une question.
      Quelle est la différence entre la vie au-delà et la vie ici-bas pour les croyants?
      Les croyants ont la vie éternelle dès maintenant, parce que Jésus affirme en Jn 6,47: “En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit a la vie éternelle.” Voici quelques différences entre la vie au-delà et la vie ici-bas:

      (1) La vie au-delà est décisif (irréversible), et la vie ici-bas n’est pas encore décisif (réversible). C’est-à-dire que dans la vie ici-bas les croyants peuvent abandonner leur foi pour devenir incroyants et vice versa.

      (2) Dans la vie au-delà il n’y a plus de mort ni de peine comme le livre de l’Apocalypse le résume en Ap 21,4: “Il [Dieu] essuiera toute larme de leurs yeux: de mort, il n’y en aura plus; de pleur, de cri et de peine, il n’y en aura plus, car l’ancien monde s’en est allé.”

      (3) Le sort décisif de chacun et de chacune sera décidé après sa mort en rapport avec “faire le bien” ou “faire le mal.” Jésus le dit aux Juifs en Jn 5,28-29: “28 N’en soyez pas étonnés, car elle vient l’heure où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix 29 et sortiront: ceux qui auront fait le bien, pour une résurrection de vie, ceux qui auront fait le mal, pour une résurrection de jugement.”

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  2. Je vous avoue, cher Père, que le mystère d' inhabitation de la Trinité dans l'âme des croyants me fascine beaucoup. Car il est le mystère propre de notre religion chrétienne. Dieu aime à la folie ses créatures et demeure avec elles , Cela dépasse tous les compréhensions humains , même les savants et les scientifiques. Cette compénétration mutuelle entre Trinité et l'âme , sans perte de la personnalité , ne connaît aucune analogie terrestre, ni humain. C'est vraiment l'œuvre divine qui donne la grandeur et la beauté à l'être humain qui sera divinisé par l'amour de Dieu . Les athées scientifiques refusent toujours cette dimensions divines et spirituelles de l'être humain . C'est vraiment regrettable.
    Vous êtes allé au cœur du mystère de notre foi . Merci beaucoup. Je crois qu'à travers vos enseignements , nous pénétrons au profondeur ce qui signifie la vie consacrée et la vie sacerdoce. Les personnes consacrées , d'abord et avant tout , sont ceux et celles qui font l'expérience de l'amour de Dieu. Il ne sont pas parfaits mais ils sont des pécheurs et des pécheresses bien aimés de Dieu. Ils ne sont pas non plus des vieux garçons , ni des vieilles filles mais des personnes qui font des alliances avec Dieu dans une sorte de mariage spirituel . Ils sont des signes prophétiques de cet amour de Dieu. Je souhaite à tous les âmes généreuses de continuer à manifester l'amour de Dieu à travers leurs engagements dans l'Église .
    Merci beaucoup.
    S.J.M

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