4 avril 2015

Le contexte et la structure de Jn 17



Email: josleminhthong@gmail.com
Le 04 Avril 2015

Contenu

Introduction
I. Le contexte
    1. Jn 17 dans le contexte des ch. 13–17
    2. « La prière d’intervention » et « la prière de demande »
II. Quelques caractéristiques du ch. 17
    1. Jésus dit qu’il est « Jésus Christ » (17,3b)
    2. Le lieu et le temps
III. La structure de Jn 17
    1. Les propositions  
    2. La structure de l’ensemble
    3. La structure détaillée
        [1] L’unité 17,1-8
        [2] L’unité 17,9-13 
        [3] L’unité 17,14-19
        [4] L’unité 17,20-23 
        [5] L’unité 17,24-26
IV. L’unité littéraire de l’ensemble du ch. 17
Conclusion
Bibliographie


Introduction

L’étape préliminaire pour étudier un texte est d’observer son contexte et sa structure. Pour montrer l’importance de cette entreprise, nous présentons dans cet article d’abord le contexte du chapitre (ch.) 17 dans l’ensemble des ch. 13–17 de l’Évangile selon Jean, ensuite quelques particularités de ce chapitre, puis sa structure détaillée, et enfin son unité littéraire. Les citations sont prises dans La Bible de Jérusalem, (Nouvelle édition revue et augmentée), Paris, Le Cerf, 2000.

Nous incluons la référence bibliographique dans le texte pour faciliter la lecture. La convention est que la première référence qui apparaîtra sera une référence complète. Les suivantes seront abrégées avec trois éléments : (1) le nom de l’auteur (en minuscule) ; (2) quelques mots du titre (en italique s’il s’agit d’un livre, entre guillemets s’il s’agit d’un article) ; (3) la page concernée. La première occurrence du nom de l’auteur sera complète (prénom et nom), les suivantes auront simplement le nom de l’auteur sans son prénom. Une bibliographie sera donnée à la fin de l’article (voir les abréviations).

I. Le contexte

Dans cette partie, nous situerons d’abord le ch. 17 dans le contexte de Jn 13–17, puis chercherons la nature de la prière de Jésus en distinguant « la prière d’intervention » et « la prière de demande ».

    1. Jn 17 dans le contexte des ch. 13–17

Dans l’état actuel de l’Évangile selon Jean, le ch. 17 est une partie de l’ensemble des ch. 13–17. Cet ensemble commence par une introduction solennelle sur la venue de l’heure de Jésus (13,1), c’est aussi l’heure de la manifestation de l’amour de Jésus pour les siens. Jésus parle aux disciples aux ch. 13–16, puis il s’adresse au Père au ch. 17 lequel est marqué par un changement d’interlocuteur. En effet, à la fin du ch. 16, Jésus s’adresse aux disciples en 16,33 : « Je vous ai dit ces choses, pour que vous ayez la paix en moi. Dans le monde vous aurez à souffrir. Mais gardez courage ! Moi, j’ai bel et bien vaincu le monde. » Le texte continue par une formule de transition au début du ch. 17 : « Ainsi parla Jésus, et levant les yeux au ciel, il dit :… » (17,1a). L’expression « Ainsi parla Jésus » renvoie à ce qu’il a dit aux disciples en Jn 13–16. Maintenant, Jésus s’adresse à son Père en « levant les yeux au ciel ». Tout au long du ch. 17, le « vous » (les disciples) disparaît, les pronoms personnels : « je », « moi » qui renvoient à Jésus et « tu », « toi » qui désignent le Père, dominent. Le ton du récit devient solennel, cela correspond à l’ultime échange de Jésus avec son Père avant qu’il entre dans sa Passion. À la fin du ch. 17, la rupture du récit est explicite en 18,1 : « Ayant dit cela, Jésus s’en alla avec ses disciples de l’autre côté du torrent du Cédron. »

Le changement d’interlocuteur entre 16,33 et 17,1 ne permet pas d’isoler Jn 17 de l’ensemble de Jn 13–17. Xavier Léon-Dufour remarque : « Selon le contexte, c’est en présence des disciples que Jésus s’adresse au Père sans dialoguer avec eux. » (Xavier LÉON-DUFOUR, Lecture de l’Évangile selon Jean, t. III: Les adieux du Seigneur (chapitre 13–17), (Parole de Dieu), Paris, Le Seuil, 1993, p. 275). Les ch. 13–17 forment donc un ensemble du texte qui contient la révélation faite aux disciples et, à travers eux, à tous les hommes. Nous cherchons maintenant la nature de la prière de Jésus en Jn 17.

    2. « La prière d’intervention » et « la prière de demande »

On a souvent considéré la prière de Jésus en Jn 17 comme « la prière d’un grand prêtre » ou « la prière sacerdotale. » (Voir l’origine de cette appellation dans Jean ZUMSTEIN, L’Évangile selon saint Jean (13–21), (CNT IVb, deuxième série), Genève, Labor et Fides, 2007, n. 1. p. 159). Ces appellations semblent ne pas correspondre à la théologie de ce chapitre et à l’ensemble de l’évangile selon Jean. Parce que Jésus dans cet évangile ne se présente pas comme un grand prêtre. Comment désigne-t-on donc la nature de la prière de Jésus en Jn 17 ? L’étude ci-dessous de l’utilisation des verbes « erôtaô » (demander, prier, interroger, intervenir) et « aiteô » (demander, prier) dans l’Évangile selon Jean montre qu’il existe deux types de prière : (1) « prière d’intervention » (exprimé par le verbe : « erôtaô ») et (2) « prière de demande » (exprimé par le verbe : « aiteô »).

Dans l’Évangile selon Jean, le verbe « erôtaô » (demander, prier, interroger, intervenir) apparaît en 28 occurrences (1,19.21.25 ; 4,31.40.47 ; 5,12 ; 8,7 ; 9,2.15.19.21 ; 12,21 ; 14,16 ; 16,5.19.23.26.30 ; 17,9a.9b.15.20 ; 18,19.21a.21b ; 19,31.38), et le verbe « aiteô » (demander, prier) apparaît en 11 occurrences (4,9.10 ; 11,22 ; 14,13.14 ; 15,7.16 ; 16,23.24a.24b.26). Notons que le verbe « erôtaô » figure 4 fois en Jn 17, tandis que celui de « aiteô » ne figure pas dans ce chapitre.

Deux verbes « erôtaô » et « aiteô » expriment l’action de prier ou de demander, cependant la nuance de sens de ces verbes est significative. D’un côté, le verbe « aiteô » a le sens de demander quelque chose à quelqu’un, c’est-à-dire une demande de nature humaine. La Samaritaine dit à Jésus en 4,9 : « Comment ! toi qui es Juif, tu me demandes (aiteis) à boire à moi qui suis une femme samaritaine ? » Cette demande est formulée par une femme de Samarie et adressée à un Juif. D’un autre côté, le verbe « aiteô » exprime la demande de Jésus à Dieu dans la parole de Marthe, elle dit à Jésus au sujet de son frère Lazare en 11,21-22 : « 21 Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. 22 Mais maintenant encore, je sais que tout ce que tu demanderas (aitêsê) à Dieu, Dieu te l’accordera. » Dans les ch. 14–16, le verbe « aiteô » désigne la prière de demande des disciples. Jésus leur dit en 15,7 : « Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, demandez (aitêsasthe) ce que vous voudrez, et vous l’aurez. » Jésus exhorte ses disciples de « demander (aiteô) au Père » (15,16 ; 16,23) et de « demander (aiteô) en son Nom » (14,13.14 ; 16,24.26). 

Quant au verbe « erôtaô », il existe une nuance par rapport à celui d’« aiteô ». Le verbe « erôtaô » a d’abord le sens d’interroger. Le narrateur raconte le témoignage de Jean Baptiste en 1,19 : « Et voici quel fut le témoignage de Jean, quand les Juifs lui envoyèrent de Jérusalem des prêtres et des lévites pour lui demander (erôtêsôsin) “Qui es-tu ?” » Le verbe « erôtaô » ici a le sens d’interroger, puisqu’il est suivi par une phrase interrogative : « Qui es-tu ? » (1,19b). En 18,20-21, devant l’interrogation du grand prêtre Hanne, la réponse de Jésus est claire : « 20 C’est au grand jour que j’ai parlé au monde, j’ai toujours enseigné à la synagogue et dans le Temple où tous les Juifs s’assemblent et je n’ai rien dit en secret. 21 Pourquoi m’interroges-tu (ti me erôtais) ? Demande (erôtêson) à ceux qui ont entendu ce que je leur ai enseigné; eux, ils savent ce que j’ai dit. » En 18,21, la Bible de Jérusalem traduit « erôtaô » par deux verbes « interroger » et « demander », mais il s’agit deux fois du verbe « erôtaô » dans le texte grec.

Dans certains cas, les verbes « erôtaô » et « aiteô » se trouvent dans le même contexte. Par exemple, à la fin de la péricope 14,1-14, le verbe « aiteô » exprime la demande des disciples. Jésus leur dit en 14,13-14 : « 13 Et tout ce que vous demanderez (aitêsête) en mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils. 14 Si vous me demandez (aitêsête) quelque chose en mon nom, je le ferai. » Puis au début de la péricope 14,15-24, le verbe « erôtaô » est utilisé pour exprimer la demande de Jésus en 14,15-16 : « 15 Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements; 16 et je prierai (erôtêsô) le Père et il vous donnera un autre Paraclet, pour qu’il soit avec vous à jamais. » La parole de Jésus : « Je prierai (erôtêsô) le Père (ton patera) » (14,16a) peut se traduire : « Je demanderai au Père » ou « J’interviendrai auprès du Père ». 

En 16,26, la nuance de sens entre ces deux verbes est explicite. Jésus dit à ses disciples en 16,26-27 : « 26 Ce jour-là, vous demanderez (aitêsesthe) en mon nom et je ne vous dis pas que j’interviendrai (erôtêsô) pour vous auprès du Père, 27 car le Père lui-même vous aime, parce que vous m’aimez et que vous croyez que je suis sorti d’auprès de Dieu. » Dans le verset 16,26, les deux verbes « erôtaô » et « aiteô » ont le sens de prier, mais leur nature n’est pas la même. Il s’agit d’une prière de demande (aiteô) des disciples et d’une prière d’intervention (erôtaô) de Jésus pour les disciples. La Bible de Jérusalem a bien traduit le verbe « erôtaô » par « intervenir ». Léon-Dufour propose de distinguer le sens des verbes « erôtaô » et « aiteô » ainsi : « Le verbe *aitéro*, caractéristique des demandes que les disciples adressent à Dieu, mais *erotao* (litt. ‘interroger’), qui, dans une acception dérivée, signifie ‘prier quelqu’un de…’ au sens de demander une faveur. » (Léon-Dufour, Lecture de l’Évangile selon Jean, t. III, p. 276).

La Bible de Jérusalem traduit 4 fois le verbe « erôtaô » dans le ch. 17 (17,9a.9b.15.20) par « prier ». Jésus s’adresse à son Père : « C’est pour eux que je prie (erôtô) ; je ne prie (erôtô) pas pour le monde, mais pour ceux que tu m’as donnés, car ils sont à toi » (17,9) ; « Je ne te prie (erôtô) pas de les enlever du monde, mais de les garder du Mauvais » (17,15) ; « Je ne prie (erôtô) pas pour eux seulement, mais aussi pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi » (17,20). En raison de la nuance de sens des verbes « erôtaô » et « aiteô » d’une part, et le contexte d’opposition entre les disciples et le monde hostile (17,14), d’autre part, on peut traduire ces 4 occurrences du verbe « erôtaô » par « intervenir ». Il s’agit d’une intervention de Jésus en faveur des siens dans un contexte de conflit avec le monde hostile. Nous pouvons donc comprendre le verbe « erôtaô » dans le sens d’« intervenir ». Cette intervention se situe dans un contexte de procès. L’emploi de ce verbe aux versets 1,19 ; 18,21 14,16 ; 16,26 présentés plus haut rend compréhensible cette intervention.

II. Quelques caractéristiques du ch. 17

Deux des caractéristiques dans le ch. 17 qui méritent d’être signalées sont (1) Jésus parle de lui avec le titre « Jésus Christ » en 17,3b et (2) le lieu et le temps présentés dans ce chapitre.

    1. Jésus dit qu’il est « Jésus Christ » (17,3b)

Un élément textuel étrange réside dans le fait que le titre « Jésus Christ » sort de la bouche même de Jésus en 17,3. L’unité 17,2-3 semble hors du contexte, puisque le verset 17,1b est plutôt relié au verset 17,4. Voici le texte 17,1b-4 : « 1b Père, l’heure est venue: glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie 2 et que, selon le pouvoir que tu lui (autôi) as donné sur toute chair, il donne la vie éternelle à tous ceux que tu lui (autôi) as donnés ! 3 Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ (Iêsoun Khriston). 4 Je t’ai glorifié sur la terre, en menant à bonne fin l’œuvre que tu m’as donnée de faire… » Dans son contexte, le pronom personnel « lui » (autôi) deux fois en 17,2 renvoie au « Fils » en 17,1b. Jésus parle de lui à la troisième personne : « ton Fils » (2 fois en 17,1b). Tandis qu’en 17,4, Jésus tutoie son Père, parlant ainsi à la deuxième personne. Face à l’étrange parole en 17,3, plusieurs explications sont proposées.

Marie-Émile Boismard et Arnaud Lamouille attribuent 17,3 à Jean III en raison de son caractère tardif. Ces auteurs considèrent que la rédaction de l’ensemble du ch. 17 appartient à Jean II-B, sauf les versets 17,3.12b.19-21 qu’ils attribuent à Jean III. (Cf. Marie-Émile BOISMARD;  Arnaud LAMOUILLE, Synopse des quatre Évangiles en français, l’Évangile de Jean, t. III, Paris, Le Cerf, 1977, p. 392-393). Rappelons que selon ces auteurs, l’évangile de Jean est composé en quatre étapes successives : le document C ; Jean II-A ; Jean II-B et Jean III (cf. Ibid., p. 45-48). Pour Pierre Grelot, 17,3 est « une glose explicative », il écrit : « Le v. 3 est clairement une glose explicative qui n’entre plus dans le genre de la prière, puisqu’il parle de ‘Jésus Christ’ à la troisième personne. » (Pierre GRELOT, « La prière de ‘l’Heure’ de Jésus », dans Id., Les paroles de Jésus Christ, vol. 7, Paris, Desclée, 1986, p. 301). Dans la perspective d’une lecture synchronique, nous préférons intégrer 17,3 dans l’ensemble du ch. 17. Malgré la divergence d’interprétation, le verset 17,3 garde sa place dans l’élaboration théologique figurée dans la structure de l’unité 17,1-8 que nous développons un peu plus loin. Une autre  particularité est la présentation du lieu et du temps dans ce chapitre.  

    2. Le lieu et le temps

Le lieu et le temps du ch. 17 présentent des singularités notables. Dans l’ensemble de Jn 13–17, nous pouvons situer la prière de Jésus (Jn 17) au moment où son heure est venue (13,1 ; 17,1), le moment où Jésus va vers le Père (13,33 ; 14,28 ; 17,11.13). À la fin du ch. 14, Jésus dit à ses disciples en 14,31b : « Levez-vous ! Partons d’ici ! » Dès lors, nous ne savons plus d’où Jésus parle. Le lieu n’est pas mentionné en Jn 15–16 et Jn 17. Quant à la temporalité dans le ch. 17, elle est présentée de manière étonnante. En 17,11a Jésus dit à son Père : « Je ne suis plus dans le monde », tandis qu’en 17,13a, il dit : « Mais maintenant je viens vers toi et je parle ainsi dans le monde… » De plus, il dit à son Père en 17,4 : « Je t’ai glorifié sur la terre, en menant à bonne fin l’œuvre que tu m’as donnée de faire. » Or, Jésus n’a pas encore accompli le commandement du Père en ce qui concerne le don de sa vie comme il le dit aux Pharisiens en 10,18b : « J’ai pouvoir de la déposer et j’ai pouvoir de la reprendre ; tel est le commandement que j’ai reçu de mon Père. »

Ces caractéristiques permettent de situer le ch. 17 à la fois avant Pâques et après Pâques. Francis J. Moloney remarque : « L'aspect temporel du récit doit être maintenu même si beaucoup voient v. 11a comme une indication que Jésus parle “comme si” les événements de la Pâque sont derrière lui. » [“The temporal aspect of the narrative must be maintained although many see v. 11a as an indication that Jesus is speaking ‘as if’ the Passover events are behind him”]. (Francis J. MOLONEY, The Gospel of John, (SPS 4), Collegeville (Minnesota), The Liturgical Press, 1998, p. 470). Pour Grelot, il existe un enjeu théologique de ces incohérences de surface : « Le jeu des temps verbaux et les allusions contraires au ‘lieu’ montrent ainsi que la prière flotte entre la terre et le ciel, entre le temps et l’éternité. » (Grelot, Les paroles de Jésus Christ, p. 305). Quant à Édouard Cothenet, il écrit : « L’alternance des temps (passé, présent et futur) montre que l’évangéliste superpose, à la dernière prière du Christ pour les siens d’ici-bas, la prière qu’il poursuit pour les croyants après son exaltation : ‘la prière de l’heure’ est à la fois celle de la croix et celle de la gloire. » (Édouard COTHENET, “Le quatrième évangile”, dans M.-É. BOISMARD; É. COTHENET, La tradition johannique, vol. 4, Paris, Desclée, 1977, p. 156).

Ainsi, la prière d’intervention de Jésus avant d’entrer dans sa Passion fait allusion à la communauté après Pâques comme si le discours adressé au Père est devenu actuel pour tous les lecteurs. C’est le moment où Jésus n’est plus dans le monde (17,13), et où il a achevé l’œuvre du Père (17,4). Notons que le narrateur rapporte cette prière au lecteur, c’est-à-dire le destinataire dans ce chapitre. L’approche synchronique qui prend le texte dans son état final permet au lecteur de situer le ch. 17 dans son contexte littéraire, de repérer ses caractéristiques et de les interpréter dans la dynamique d’ensemble du texte. Dans cette perspective, la structure de ce chapitre nous aide à tenir compte du déroulement du récit, des thèmes abordés et de la manière que le narrateur présente la prière d’intervention de Jésus.

III. La structure de Jn 17

Pour la structure, nous présentons quelques propositions, ensuite la structure de l’ensemble du ch. 17 et enfin la structure détaillée des unités textuelles.

    1. Les propositions  

Léon-Dufour a proposé une structure de Jn 17 en trois parties (A, B, C) avec trois reprises de l’appellation « Père » en 17,1.11b.24 : (A) mise en présence du Père : 17,1-11b ; (B) « Garde-les… pour qu’ils soient un ! » : 17,11b-23 ; (C) la communion dans la gloire : 17,24-26. (Cf. Léon-Dufour, Lecture de l’Évangile selon Jean, t. III, p. 278). Or, cette structure semble laisser de côté les autres appellations « Père » en 17,5.21.25. Il y a des variantes dans le texte qui portent sur deux leçons : « pater » (vocatif) ou « patêr » (nominatif) en 17,5.21, mais Léon-Dufour a choisi l’appellation « Père » vocatif comme critère de la structure.

Notre délimitation de la première unité littéraire est 17,1-8 (voir la structure ci-dessous), tandis que certains auteurs considèrent l’unité 17,1-5 comme une introduction intitulée : « l’heure de la glorification » (cf. Yves SIMOENS, Selon Jean 3: Une interprétation  (IET 17), Bruxelles, IET, 1997, p. 673). Craig S. Keener estime aussi que 17,1-5 est une des trois unités de Jn 17 : (1) “Reciprocal Glorify of the Father and Son (17,1-5)”; (2) “Prayer for the Disciples (17,6-24)”; (3) “Conclusion: Making God Known (17,25-26).” (Cf. Craig S. KEENER, The Gospel of John. A Commentary, (2 volumes), Peabody (MA), Hendrickson Publishers, 2003, p. 1050-1064).

Pour Cothenet, il propose une structure en trois mouvements : « On y discerne trois ‘mouvements’ successifs : 1) le Christ prie pour obtenir sa glorification au terme de son œuvre ici-bas (vv. 1b-8 où le v. 3 constitue une glose théologique) ; 2) il prie pour les disciples que le Père lui a donnés (vv. 9-19) ; 3) il prie enfin pour ceux qui croiront en lui grâce à la parole des disciples (vv. 20-26). » (Cothenet, “Le quatrième évangile”, p. 156). Moloney propose la même structure : (i) Jesus prays to the Father (vv. 1-8) ; (ii) Jesus prays to the ‘holy Father’ (9-19); (iii) Jesus prays to the Father (vv. 20-26). (Cf. Moloney, The Gospel of John, p. 459). Zumstein tient cette structure en trois unités : v. 1-8 ; 9-19 ; 20-26. (Cf. Zumstein, L’Évangile selon saint Jean (13–21), p. 160). Ainsi, la première unité doit aller jusqu’en 17,8 (17,1-5 peut être considéré comme une sous-unité), puisqu’en 17,6-8, Jésus parle toujours de son œuvre.

Pour nous, l’unité 17,24-26 est la conclusion de l’ensemble du ch. 17 (voir la structure ci-dessous). Cette conclusion concerne tous les disciples (la première génération et les générations suivantes). L’unité 17,20-23 concerne donc ceux qui croiront en Jésus grâce à la parole des disciples de la première génération. Sur ce point nous sommes en désaccord avec la structure proposée plus haut par Cothenet, Moloney et Zumstein, ces auteurs considèrent 17,20-26 comme une unité. Pour Cothenet l’unité 17,20-26 ne concerne que « ceux qui croiront en lui grâce à la parole des disciples » (Cothenet, “Le quatrième évangile”, p. 156). Cependant, selon nous, l’expression « ceux-là aussi (kaieinoi) » en 17,24 ne se rapporte pas seulement à ces derniers, elle inclut les croyants de la première génération (17,9-19) et ceux qui croient grâce à la prédication des disciples (17,20-23). Ainsi tous les croyants (avant et après Pâques) sont inclus dans la conclusion de Jn 17 (17,24-26). Nous sommes donc en accord avec les auteurs qui considèrent que 17,24-26 est la conclusion du ch. 17. (Cf. C. L’éplattenier, L’évangile de Jean, Genève, Labor et Fides, 1993, p. 326) ; Simoens, Selon Jean, vol. 3, p. 677).

    2. La structure de l’ensemble

Le ch. 17 est caractérisé par l’opposition entre Jésus et le monde hostile. L’expression « l’Heure est venue » renvoie à sa Passion, un événement qui révèle l’hostilité de ses adversaires. Le pôle opposé dans Jn 17 est le monde qui hait ses disciples (17,14). Ce monde hostile est évoqué auparavant en 15,18-25 ; il ne connaît ni le Père ni Jésus (15,21 ; 16,3 ; 17,25). C’est dans ce contexte que Jésus intervient pour les siens et non pas pour ce monde (17,9).

Le thème de la connaissance est, lui aussi, important dans le ch. 17 ; il résonne dès le début comme une définition de la vie éternelle : « Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ » (17,3). Cette connaissance est transmise par Jésus parce qu’il a reçu le pouvoir sur toute chair et la gloire donnée avant que le monde fût (17,5). En fait, l’autorité de Jésus et sa mission s’enracinent dans l’amour du Père dès avant la fondation du monde même (17,24). En portant attention sur le déroulement du récit, nous proposons la structure de l’ensemble du ch. 17 en 5 unités avec les éléments structurants dans chacune de ces unités littéraires : [1] 17,1-8 ; [2] 17,9-13 ; [3] 17,14-19 ; [4] 17,20-23 ; [5] 17,24-26.


L’ensemble du ch. 17 est une prière d’intervention auprès du Père, ce chapitre se divise en 5 unités littéraires : Jésus intervient d’abord pour lui-même (17,1-8), ensuite pour les disciples dans le monde (17,9-13), et pour la mission des disciples face au monde hostile (17,14-19), puis pour les disciples à venir (17,20-23), enfin Jésus exprime sa volonté et la continuité de sa mission (17,24-26). Cette dernière unité (17,24-26) est la conclusion du ch. 17.

    3. La structure détaillée

Dans cette partie, nous présentons les détails de la structure de cinq unités en prenant l’intégralité du texte de Jn 17. Nous reconnaissons la limite d’un titre donné à une unité littéraire, lequel ne peut pas exprimer toutes les données du texte. L’intégralité du texte fournie dans la structure ci-dessous permet de prendre en compte les détails qui ne figurent pas dans un titre.

        [1] L’unité 17,1-8

La première unité 17,1-8 commence par l’introduction à la prière d’intervention (17,1a), la suite (17,1b-8) contient deux sous-unités. Dans la première (17,1b-2), Jésus parle de lui à la troisième personne en tant que « le Fils du Père » (17,1b-2), puis cette sous-unité est suivie par la définition de la vie éternelle en 17,3. Ce verset est une information communiquée aux lecteurs. Dans la deuxième sous-unité (17,4-8), Jésus s’adresse à son Père en « Je » (1ère personne). Cette intercession adressée directement au Père est maintenue jusqu’à la fin du ch. 17. L’unité 17,1-8 est construite en parallèle : A, B, C, A’, B’ avec l’élément central C en 17,3.


Le parallèle entre A (v. 1b) et A’ (v. 4-5) est la demande de glorification réciproque entre le Père et son Fils (A) et entre Jésus et son Père (A’). « L’heure est venue » est mise en parallèle avec l’accomplissement de la mission de Jésus laquelle est conçue comme la glorification du Père (v. 4a). Les sous-unités B et B’ sont en parallèle et ont pour objet le pouvoir de donner la vie éternelle (B) et la réalisation de cette mission (B’). Jésus a réussi dans sa mission de donner la vie éternelle (B) parce les siens ont reconnu que Jésus est sorti d’auprès du Père et ils ont cru que le Père a envoyé Jésus (B’). L’élément central (C) est une définition de la vie éternelle adressée indirectement à la communauté et au lecteur. La vie éternelle est définie ici par le verbe « ginôskô » (connaître) qui implique de « croire ». Dans l’unité suivante Jésus confie au Père les siens en raison de son absence et de son départ imminent.

        [2] L’unité 17,9-13 

L’unité 17,9-13 est construite en deux sous-unités : (1) 17,9-11a : Jésus intervient en faveur des siens au moment même où il n’est plus dans le monde. (2) 17,11b-13 : Jésus demande au Père de protéger les siens au moment même où il quitte le monde pour venir vers le Père. Ces deux sous-unités sont construites en parallèle A, B, A’ B’.


La prière d’intervention (A) est en parallèle avec la demande de garder les siens (A’). Le parallèle entre B et B’ figure dans l’expression « Je [Jésus] viens vers toi [le Père] » en B et B’ avec la particularité de chacun de ces éléments. La nouveauté de l’élément B est la joie complète de Jésus chez les siens.

Pour comprendre pourquoi Jésus ne prie pas pour le monde, il est nécessaire de distinguer entre « la prière d’intervention » et « la prière de demande » (voir l’étude des verbes « erôtaô » et « aiteô » ci-dessus) d’une part, et de saisir le sens du terme « monde » (voir les sens de ce terme  dans « l’unité littéraire de Jn 17 » ci-dessous) d’autre part. La présence d’un monde hostile à Jésus et à ses disciples est évoquée tout au long de sa prière. Nous pouvons dire que Jésus s’adresse au Père, devant ses disciples, au sujet du monde. L’œuvre de Jésus se heurte à l’hostilité du monde (v. 14), mais la mission continue (v. 18). L’unité suivante (17,14-19) aborde ce monde hostile et les thèmes de sanctification et de mission.

        [3] L’unité 17,14-19

L’unité 17,14-19 contient aussi deux sous-unités : (1) 17,14-16 : Le monde hostile et le Mauvais et (2) 17,17-19 : La sanctification et la mission. Chaque sous-unité est construite sous forme concentrique : A, B, A’.


Dans la première sous-unité (1) 17,14-16, l’élément A’ (v. 16) reprend une phrase dans l’élément A (v. 14), ces éléments sont donc en parallèle. L’élément central B (v. 15) parle d’un autre monde : c’est le monde-humanité où les disciples restent et Jésus intervient pour que le Père les garde du Mauvais. Dans la deuxième sous-unité (2) 17,17-19, le parallèle A et A’ concerne le thème de sanctification des disciples dans la vérité. L’élément central (B) est la transmission de la mission. Cette structure (A, B, A’) montre que la sanctification est demandée pour les disciples dans leur mission. De plus, la première sous-unité en parlant de « ne pas être du monde-hostile » (v. 15.17) et « du monde-humanité » (v. 16) précise le milieu dans lequel les disciples exercent la mission, c’est-à-dire dans le monde-humanité et face au monde-hostile (voir les sens du terme monde ci-dessous). La quatrième unité (17,20-23) s’ouvre sur l’avenir de la communauté et son témoignage de vivre dans l’unité.

        [4] L’unité 17,20-23 

La quatrième unité (17,20-23) élargit le champ d’intervention. Jésus intervient aussi pour les disciples à venir, ceux qui croiront en lui grâce à la parole des siens. Le texte fait allusion à la communauté johannique et les croyants au cours des siècles. Cette unité est construite en parallèle. L’objectif des éléments A et A’ est de « croire » (B) et de « connaître » (B’) de la part du monde.


Les éléments A (17,20-21a) et A’ (17,22-23a) sont en parallèle sur le thème de l’unité, mais la raison qui conduit à l’unité est différente : « croire en Jésus » dans l’élément A (v. 20b) et « recevoir la gloire de Jésus » dans l’élément A’ (v. 22a). Le thème de l’unité en 17,21a.22 (A//A’) concerne une double relation : d’une part, c’est l’unité entre les disciples qui se fonde sur l’unité entre le Père et Jésus (17,21a.22) ; d’autre part, c’est l’unité entre les disciples et le « nous » (Jésus et le Père) en 17,21a (A) ou entre les disciples et Jésus en 17,23a (A’). Cette double relation forme « l’unité parfaite » (A’).

Le parallèle entre B et B’ concerne les verbes « croire » (B) et « connaître » (B’), ce parallèle montre que ces deux verbes expriment une seule réalité mais de manière différente. C’est-à-dire « croire » implique « connaître » et l’inverse. Le sujet commun de « croire » et de « connaître » dans les éléments B et B’ est « le Père a envoyé Jésus ». La nouveauté dans l’élément B’ est que le Père a aimé les siens d’un même amour qu’il a aimé Jésus. La dernière unité (17,24-26) est la conclusion qui apporte de nouveaux éléments par rapport à l’ensemble du ch. 17.

        [5] L’unité 17,24-26

L’unité 17,24-26 qui commence par l’appellation « Père » (17,24a) concerne tous les disciples (la première génération et les suivantes). Cette unité parle des thèmes « contempler la gloire de Jésus » (A), le « connaître » et « faire connaître » (A’) et « l’amour du Père pour Jésus » (B, B’). Nous pouvons établir une structure en parallèle : A, B, A’ B’.


Notons qu’il n’y a pas d’éléments parallèles explicites entre A et A’, par contre le parallèle entre B et B’ est indéniable par les deux expressions exprimées par Jésus à son Père : « Tu m’as aimé » (B) et « l’amour dont tu m’as aimé » (B’). L’élément B commence par le mot : « parce que » (hoti) qui sert à marquer la raison de ce qu’on a dit. L’élément B’ commence par le mot « pour que » (hina) qui exprime un but à atteindre. Ainsi B et B’ sont étroitement liés à A et A’. Dans cette perspective, l’élément A est indirectement en parallèle avec A’ parce que ces deux éléments sont en lien avec l’amour du Père pour Jésus en B et B’.

Pour l’ensemble de l’unité 17,24-26, nous pouvons interpréter que « la contemplation de la gloire de Jésus » en 17,24a n’est possible qu’aux conditions suivantes : (1) Être avec Jésus (A, v. 24a) ; (2) Reconnaître (ginôskô) que le Père a envoyé Jésus (A’, v. 25b) ; (3) Apprendre à connaître le Père (A’ v. 26) et que Jésus continue à le « faire connaître » (gnôrizô) aux siens ; (4) Être habité par l’amour de Jésus (B’, v. 26b) ; (5) Être habité par lui (B’, v. 26b).

La particularité de A’ (v. 25-26a) est la présence d’un monde qui ne connaît pas le Père (v. 25a), ce monde est opposé à Jésus (qui connaît le Père) et les siens (qui connaissent le Père, celui qui a envoyé Jésus). Cette opposition entre « connaître » et « ne pas connaître » renvoie à l’ensemble du ch. 17, dans lequel Jésus dévoile la situation à venir des disciples dans le monde (17,9-13) ; la mission des disciples qui se heurte au monde qui les hait (17,14-19). Ainsi, l’unité 17,24-26 doit être lue comme la conclusion de l’ensemble du ch. 17.

IV. L’unité littéraire de l’ensemble du ch. 17

La structure du ch. 17 en cinq unités mentionnées plus haut doit être analysée dans l’ensemble de ce chapitre et aussi dans le contexte plus large des ch. 13–17. Dans ces chapitres, Jésus se présente comme un défenseur pour les siens. L’intervention de Jésus en Jn 17 a donc pour but de réconforter ses disciples non seulement face à l’hostilité du monde mais encore face à la crainte, la peur et l’angoisse devant sa mort imminente. La présence du monde hostile (v. 14) et celle du Mauvais (v. 15) dans le ch. 17 fait donc allusion à l’opposition : « disciples – monde » dans les ch. 15–16. Par conséquent, le fait que Jésus intervient pour les siens et non pas pour le monde est compréhensible. Dans cette perspective, la prière de Jésus dans le ch. 17 est une prière d’intervention qui diffère d’une prière de demande des disciples. Cette intervention concerne la mission de Jésus et la mission des disciples dans l’avenir. Le contenu de ce chapitre révèle plusieurs affirmations théologiques importantes sur l’origine de Jésus, sa relation avec le Père, sa mission dans le monde, la mission des disciples, la position du monde, l’amour du Père, l’unité, etc.

L’unité littéraire du ch. 17 se manifeste dans sa structure d’ensemble. Ce chapitre commence par quelques versets où Jésus parle de lui en tant que « le Fils du Père » (à la troisième personne), puis à partir de 17,4, Jésus parle de lui à la première personne jusqu’à la fin du chapitre (v. 26). Les deux affirmations qui encadrent le ch. 17 sont : (1) La gloire que Jésus avait auprès du Père avant que le monde fût (v. 5) et (2) l’amour du Père pour Jésus dès avant la fondation du monde (v. 24b). Ces révélations sur la préexistence de Jésus rejoint l’affirmation du narrateur dans le Prologue. Ce renvoi montre la cohérence de la révélation dans l’Évangile selon Jean.

Les thèmes qui parcourent l’ensemble du ch. 17 indiquent aussi l’unité littéraire de ce chapitre, par exemple :

- Le thème de la connaissance exprimée par le verbe « ginôskô » (connaître, reconnaître) en 17,3.7.8.23.25a.25b.25c (7 fois) et le verbe « faire connaître » en 17,26a.26b (2 fois).

- Le thème de l’unité exprimée par l’adjectif numéral cardinal « un » en 17,11.21a.[21b].22a.22b.23 (6 fois), voir l’article “heis, mia, hen, (adj. num. car.), « un » dans l’Évangile selon Jean”. Ce thème de l’unité est en lien avec le thème de l’inhibitation réciproque exprimée par la préposition en (en grec: « en ») ou par le verbe « être + en ». En effet, Jésus dit à son Père : « Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous » (17,21b) ; « moi en eux et toi en moi, afin qu’ils soient parfaits dans l’unité » (17,23a) ; « Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi » (17,24) ; « …pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux et moi en eux » (17,26b).

- Le thème de la glorification exprimée par le substantif « doxa » (la gloire) en 17,5.22.24 (3 fois) et le verbe « doxazô » (glorifier) en 17,1a.1b.4.5.10 (5 fois) se trouve dans l’ensemble de Jn 17.

- Le thème de « connaître Jésus » en tant que « l’envoyé du Père » apparaît au début et à la fin du chapitre : 17,3.8.18.21.23.25 (6 fois).

- Le verbe « pisteuô » (croire) apparaît en 3 occurrences 17,8.20.21 (3 fois). Ce verbe qui est en parallèle avec le verbe « connaître » est l’un des thèmes majeurs du ch. 17.

- Le thème du départ de Jésus vers le Père n’apparaît seulement que dans deux versets (17,11a.16), thème lié aux sujets : « l’heure est venue » (17,1b) et « l’accomplissement de la mission » (17,6-8). Ainsi, le départ imminent de Jésus se profile à l’arrière-plan de tout le ch. 17.

- Le terme « kosmos » (monde) apparaît fréquemment dans le ch. 17 (18 fois) dans toutes les unités : 2 fois dans l’unité 17,1-8 (17,5.6) ; 4 fois en 17,9-13 (17,9.11a.11b.13) ; 8 fois en 17,14-19 (17,14a.14b.14c.15.16a.16b.18a.18b) ; 2 fois en 17,20-23 (17,21.23) et 2 en 17,24-26 (17,24.25). Le contexte du terme « kosmos » (monde) dans le ch. 17 permet de repérer cinq sens de ce terme : (1) le monde-univers (v. 5.24) ; (2) le monde-planète (v. 11) ; (3) le monde-humanité (v. 6) ; (4) le monde des non-croyants (v. 18) ; (5) le monde hostile (v. 14). Voir l’article du 16/12/2014 : « Le monde (kosmos) dans l’Évangile de Jean. »

Enfin, le thème de l’amour exprimé par le verbe « agapaô » (aimer) en 17,23a.23b.24.26 (4 fois) à la fin de Jn 17 couronne l’ensemble de la prière d’intervention de Jésus. Ce sont l’amour du Père pour Jésus (3 fois : 17,23b.24.26) ; l’amour du Père pour les disciples (1 fois 17,23a) et l’inhabitation de cet amour chez les disciples (17,26b). C’est cet amour du Père qui alimente et nourrit la mission et la vie de Jésus et celles des disciples. Le ch. 17 se termine par la dernière volonté de Jésus exprimée par l’emploi du verbe « thelô » (vouloir), Jésus dit à son Père en 17,24a : « Père, ceux que tu m’as donnés, je veux (thelô) que… ». Cette volonté concerne les croyants de tout temps.

Conclusion

L’étude du contexte et de la structure du ch. 17 conduit à quelques remarques méthodologiques :

(1) Il est impossible de réduire un chapitre ou même une unité du texte par quelques mots du titre. Les titres désignant les unités dans les tableaux ci-dessus ne sont que des suggestions, car le contenu du texte et la manière de mise en récit sont beaucoup plus riches. Tous les mots ont leurs valeurs dans le texte.

(2) Les détails, les thèmes dans les unités du texte doivent être placés dans le contexte de l’ensemble du ch. 17. Chaque unité dans ce chapitre est liée à l’unité qui précède et qui suit. Dans un sens élargi, le ch. 17 doit être lu dans le contexte de l’ensemble des ch. 13–17 et dans l’ensemble de la théologie de l’Évangile selon Jean.

(3) Il y a encore d’autres caractéristiques, d’autres thèmes dans ch. 17 qui sont à exploiter, puisque l’importance d’un sujet ne porte pas seulement sur le nombre de fois où le même terme revient dans un texte. Parfois un thème n’apparaît qu’une seule fois dans le texte mais il possède une importance particulière. Par exemple l’expression « l’heure est venue » figure une seule fois dans Jn 17 (v. 1b), mais elle est un élément constitutif de ce chapitre qui est développé pour préparer cette heure.

(4) L’intérêt de l’étude du contexte et de la structure du texte avant de l’interpréter est d’avoir une vue d’ensemble sur le texte. Le lecteur est invité à répondre à ces trois questions : (2) Dans quel contexte l’histoire est-elle racontée ? (2) Comment le récit est-il structuré ? (3) Quels sont les termes, les expressions choisis pour transmettre le message ?
L’attention portée au contexte et à la structure est donc une étape indispensable dans la compréhension et l’interprétation du récit. Ce travail nous permet d’éviter à imposer au texte ou faire dire le texte avec des propos hors du texte ou hors du contexte./.


Bibliographie

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