13 septembre 2015

Jn 2,1-12: Le signe de l’eau devenue bon vin à la noce de Cana



Email: josleminhthong@gmail.com
Le 14 septembre 2015.

Contenu

I. Introduction
III. Contexte et structure de Jn 2,1-12
   1) Contexte
   2) Structure
   3) Un récit étrange
IV. Analyse
   1) 2,1-2 : Le cadre de la noce
      a) Le cadre et les personnages (2,1-2)
      b) « Le troisième jour » (2,1a)
   2) 2,3-5 : Un problème à résoudre
      a) « Qu’y a-t-il pour moi et pour toi, femme ? » (2,4a)
      b) « Mon heure n’est pas encore venue » (2,4b)
      c) « Quoi qu’il vous dise, faites-le » (2,5)
      d) Le schéma de quelques signes johanniques
   3) 2,6-8 : La description de l’événement
      a) Six jarres en pierre (2,6)
      b) Les serviteurs obéissent à Jésus (2,7-8)
   4) 2,9-10 : La confirmation du signe
      a) L’eau devenue bon vin (2,9a)
      b) La légende de Dionysos et les textes de l’AT
      c) Le maître du repas (2,9-10)
      d) Le marié (2,9d)
   5) 2,11 : Le sens de l’événement
      a) « Tel est le commencement des signes » (2,11a)
      b) « Il [Jésus] manifesta sa gloire » (2,11b)
      c) « Ses disciples crurent en lui [Jésus] » (2,11c)
   6) 2,12 : Après la noce
V. Conclusion
  Bibliographie




I. Introduction

Dans cet article, nous analysons la péricope Jn 2,1-12 dans la perspective de la théologie johannique. D’abord, nous faisons une traduction littérale et des notes de cette péricope, ensuite nous présentons le contexte, la structure et quelques remarques sur l’étrangeté du récit, enfin nous étudions le texte selon le déroulement de l’événement.

Nous choisissons le titre : « Le signe de l’eau devenue bon vin à la noce de Cana » (2,1-12) parce que le narrateur qualifie ce récit non pas comme un « miracle » mais un « signe » : « Tel est le commencement des signes » (2,11a). Pour parler de cet événement, nous utilisons donc le terme « signe ». Le texte ne dit pas « l’eau changée en vin » mais « l’eau devenue vin (to hudôr oinon genenèmenon) » (2,9) et il s’agit du « bon vin (ton kalon oinon) » (2,10). Le nom de Marie ne figure pas dans l’évangile de Jean, elle est toujours présentée par le titre « la mère de Jésus ». Ce titre met en relief sa fonction de « mère » et sa relation avec Jésus. Ainsi, nous parlons d’elle en lui donnant le titre « la mère de Jésus ».

Les références aux auteurs sont abrégées. Le nom de l’auteur suivi d’un astérisque (*) renvoie à son commentaire de l’évangile de Jean. Pour un ouvrage ou un article nous ajoutons un mot du titre, en italique s’il s’agit d’un livre, entre guillemets s’il s’agit d’un article ou d’un extrait d’un ouvrage. La référence complète se trouve dans la bibliographie à la fin de l’article.


III. Contexte et structure de Jn 2,1-12

Nous traitons dans cette partie le contexte, la structure et l’étrangeté du texte en soulevant quelques questions.

   1) Contexte

Le signe à Cana (2,1-12) est la suite du récit des premiers disciples (1,35-51) dans lequel les disciples attribuent à Jésus des titres messianiques : Pour André, Jésus est « le Messie » (1,41) ; Philippe déclare que « Celui dont Moïse a écrit dans la Loi, ainsi que les prophètes… C’est Jésus, fils de Joseph, celui de Nazareth » (1,45). Nathanaël confesse que Jésus est « le Fils de Dieu », « le roi d’Israël » (1,49). La péricope 1,35-51 se termine par la promesse de Jésus d’abord à Nathanaël : « Tu verras de plus grandes choses que cela » (1,50b), puis à tous : « vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre sur le Fils de l’homme » (1,51b). Le signe à Cana inaugure la mission publique de Jésus. C’est le moment où Jésus « manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui » (2,11b). Le récit de l’eau devenue bon vin (2,1-12) doit être lu en lien avec la promesse de Jésus en 1,50-51. Jésus présente aux disciples et aux lecteurs quelques choses à voir en 2,1-12, à savoir sa gloire (2,11b). Voir article « Jn 1,35-51: Les premiers disciples de Jésus » du 21 août 2015.

Cependant le récit 2,1-12 ne s’arrête pas là, il est suivi par la péricope « Jésus et le Temple de Jérusalem » (2,13-22). Plusieurs thèmes sont en parallèle ou en contraste entre 2,1-12 et 2,13-22. Si le récit de Cana commence par « le troisième  jour » (2,2), Jésus dit aux juifs en 2,19 : « Détruisez ce sanctuaire et en trois jours je le relèverai. » Si la noce de Cana se termine par la foi des disciples, le narrateur remarque à la fin du récit 2,13-22 : « Lorsqu’il [Jésus] fut relevé d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela, et ils crurent à l’Écriture et à la parole qu’avait dite Jésus » (2,22). À la noce de Cana, Jésus a comblé le manque de vin en offrant le bon vin en abondance, alors qu’au Temple, Jésus a fait le vide, il a chassé du Temple tous les vendeurs de bœufs, de brebis et de colombes et les changeurs. Ces actions contrastées (combler / vider) ont un point commun : elles sont liées aux pratiques religieuses. À Cana, il y a « six jarres de pierre, destinées aux purifications des Juifs » (2,6a), tandis qu’au Temple de Jérusalem, Jésus dit aux vendeurs de colombes : « Enlevez cela d’ici. Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de commerce » (2,16b). Ainsi, il y a un lien étroit entre les deux péricopes 2,1-12 et 2,13-22. Il s’agit des révélations sur l’identité de Jésus. À la noce de Cana, Jésus manifeste sa gloire ; au Temple il parle de « la maison de son Père » (cf. 2,16b) et du « sanctuaire de son corps » (cf. 2,21). Ces deux péricopes qui inaugurent la mission de Jésus ont une valeur programmatique pour l’ensemble de l’évangile. Elles orientent le lecteur vers l’accomplissement de la mission de Jésus sur la croix.

En résumé, la péricope 2,1-12 a bien sa place dans la narration de Jn 1–2. Cette péricope présente la première activité publique de Jésus. Il s’agit de dessiner le programme de la mission de Jésus à travers le signe à Cana. Jésus commence à réaliser sa promesse en 1,51.

   2) Structure

La péricope 2,1-12 est encadrée par deux unités littéraires : (1) A. 2,1-2 : le cadre de la noce et (2) A’. 2,12 : après la noce. Ce qui se passe à la noce est raconté en B. 2,3-11 avec 4 unités. Nous proposons la structure de 2,1-12 comme suit :


Dans l’état actuel du texte, l’unité A. 2,1-2 : la situation de la noce et celle de A’. 2,12 : après la noce sont en parallèle, en même temps l’unité A joue le rôle d’introduction du récit 2,3-11. Le v. 11 est la conclusion du récit puisque dans ce verset le narrateur donne sens à l’événement de l’eau devenue bon vin. La structure proposée qui aide à suivre le déroulement du récit tient compte des huit remarques suivantes :

(1) Il y a un parallèle contrastant entre l’unité [1] 2,3-5 : Les échanges entre Jésus, sa mère et les servants et l’unité [3] 2,9-10 : La confirmation du signe à travers trois personnages : les servants, le maître du repas et le marié. Normalement, c’est le maître du repas qui devrait signaler au marié le manque de vin. Ainsi la mère de Jésus agit à la place du  maître du repas, et Jésus se tient à la place du marié pour résoudre le problème.

(2) Le groupe de personnages « serviteurs » ne disent rien dans le récit mais ils sont présents dans trois unités : [1] 2,3-5 : la mère de Jésus dit aux serviteurs (2,5) ; [2] 2,6-8, les serviteurs réalisent les ordres de Jésus (2,7-8) ; [3] 2,9-20 : les serviteurs savent d’où vient le vin (2,9). Le terme « diakonos » (serviteur) n’apparait qu’en 2 fois en 2,5.9, mais ce groupe de personnages joue un rôle important, voir la note [3] de la traduction.

(3) Le récit commence par les mots : « Comme le vin manquait… » (2,3a), c’est-à-dire que la noce est déjà à la fin, cette situation correspond à la parole du maître du repas adressée au marié en 2,10.

(4) Du côté de la noce, la mariée est absente du récit, le marié est évoqué à la fin du récit et il ne dit rien. La réaction des convives de la noce n’est pas communiquée.

(5) Le signe de l’eau devenue bon vin s’est passé de manière inaperçue. Les serviteurs savent d’où vient le bon vin mais ils ne goûtent pas, le maître du repas ne sait pas d’où vient le vin (2,9b). De plus, le moment où l’eau est devenue vin n’est pas communiqué. Le maître du repas ne confirme qu’une réalité qui est déjà là : « Lorsque le maître du repas eut goûté l’eau devenue vin » (2,9a).

(6) Dans le déroulement du récit (2,3-11), trois indications du temps attirent l’attention : (1) En 2,4b Jésus dit à sa mère : « Mon heure n’est pas encore venue » ; (2) En 2,8, Jésus dit aux serviteurs : « Puisez maintenant et portez (-en) au maître du repas » ; (3) Le maître du repas dit au marié en 2,10b : « Toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à présent. » Trois moments : « ne pas encore venir » (2,4b), « maintenant » (2,8a) et « jusqu’à présent » (2,10b) décrivent la caractéristique du signe.

(7) Il y a des thèmes qui renvoient à la passion et la résurrection de Jésus : « le troisième jour » (2,1a) ; l’heure de Jésus « n’est pas encore venue » (2,4b) ; Jésus a manifesté sa gloire (2,11b). Le récit oriente vers l’heure de la glorification sur la croix (cf. 17,1b).

(8) Les personnages en 2,1-12 présentés selon l’ordre d’apparition dans le texte, indiqués dans le tableau ci-dessous nous aident à suivre le déroulement du récit :


En tenant compte des caractéristiques du récit, il existe plusieurs points étranges dans la péricope 2,1-12.   

   3) Un récit étrange

Le lecteur peut se poser plusieurs questions sur la péricope 2,1-12, par exemple :

- Le récit commence par une indication du temps « le troisième jour » (2,1a), cette expression se rattache à quoi, à partir de quel moment ?

- Comment la mère de Jésus sait-elle que « le vin manquait » et elle le dit à Jésus (2,3), pourtant elle n’est pas le responsable de la noce ? Pourquoi le maître du repas semble-t-il ne pas être au courant du manque de vin ? Quels sont les rôles de ces personnages dans le récit ?

- Il semble que Jésus ait refusé d’intervenir en disant à sa mère : « Qu’y a-t-il pour moi et pour toi, femme ? Mon heure n’est pas encore venue » (2,4), pourquoi sa mère réagit-elle comme si Jésus allait intervenir, puisqu’elle dit aux serviteurs : « Quoi qu’il vous dise, faites-le » (2,5) ? Du côté de Jésus pour quelle raison est-il intervenu en faveur de la noce ?

- Si le problème est le manque de vin (2,3), pourquoi le narrateur décrit-il minutieusement les jarres (2,6) en indiquant le nombre (six), la matière (en pierre), l’usage (la purification des Juifs) et le contenant (chacune deux ou trois mesures) ?

- Pourquoi le narrateur accorde-t-il une place importante à l’obéissance des serviteurs à l’ordre de Jésus par la reprise des verbes en 2,7-8 ?

- Pourquoi le signe de l’eau devenue vin se passe-t-il discrètement, puisque le maître du repas ne sait pas d’où vient le bon vin et qu'aucune réaction des convives n’est indiquée ?

- Le narrateur qualifie l’événement par « le commencement des signes » (2,11a), comment ce signe se situe-t-il par rapport aux autres signes ?

- Comment ce signe si discret peut-il aboutir à la manifestation de la gloire de Jésus ? Cette gloire est pour qui et pour quel objectif ?

- Comment les disciples parviennent-ils à croire en Jésus ? Puisqu’aucune de leur réaction n’est communiquée, eux-mêmes ne sont mentionnés qu’au début (2,2) et à la fin (2,11) du récit.

En tant que lecteur, nous connaissons tous les détails du récit. Les analyses suivantes nous aident à comprendre le message du texte dans le contexte du quatrième évangile, ainsi que les allusions textuelles du récit dans l’AT et le NT.

IV. Analyse

Nous analysons le texte selon les unités textuelles présentées dans la structure ci-dessus. Pour faciliter la lecture, nous donnons l’unité du texte puis nous traitons quelques thèmes importants.

   1) 2,1-2 : Le cadre de la noce

2,1-2 : « 1 Et le troisième jour, il y eut une noce à Cana de Galilée, et la mère de Jésus était là. 2 Jésus aussi fut invité à la noce, ainsi que ses disciples. »

      a) Le cadre et les personnages (2,1-2)

Ces deux versets introduisent au récit en indiquant le temps (« le troisième jour »), la circonstance (« il y eut une noce »), le lieu (« à Cana de Galilée ») et les personnages principaux du récit : « la mère de Jésus », « Jésus » et « ses disciples ». La mère est nommée avant Jésus, elle « était là » (2,1b) à la noce, tandis que Jésus est invité, « ainsi que les disciples » (2,2b). Puisque la mère de Jésus est apparue dans une position particulière (2,1b), elle peut communiquer à Jésus la difficulté rencontrée au cours de la noce par la suite (2,3).

Quant aux disciples, ils sont présents à la noce mais silencieux. Ils sont les témoins de l’événement et parviennent à l’objectif du signe : « croire en Jésus » (2,11c). Notons que les autres personnages du récit : les serviteurs, le maître du repas, le marié ne sont pas présentés au début du récit, ces personnages apparaissent au fur et à mesure selon leur fonction dans le récit. Il nous reste à expliquer le sens de l’expression « le troisième jour ».

      b) « Le troisième jour » (2,1a)

La péricope 2,1-12 commence par une indication de temps : « Et le troisième  jour,… (2,1a). Cette expression possède-t-elle une valeur chronologique ou symbolique ?

Certains critiques proposent de rattacher la péricope 2,1-12 aux deux péricopes qui la précèdent, à savoir le témoignage de Jean (1,19-34) et les premiers disciples de Jésus (1,35-51), pour former une semaine inaugurale du ministère de Jésus. Cette semaine fait allusion à la semaine de la création en Gn 1,1 – 2,4. Le calcul se base, d’une part, sur 3 occurrences du terme « le lendemain » en 1,29.35.43 comme si l’ensemble de 1,19-51 se déroulerait en 4 jours et, d’autre part, sur l’indication « le troisième jour » en 2,1a. Ainsi 4 + 3 forment une semaine de 7 jours. Cependant, l’idée d’une semaine inaugurale n’est pas évidente dans le texte pour deux raisons suivantes : (1) Premièrement les trois « le lendemain » (1,29.35.43) marquent la division du texte mais ils ne permettent pas de considérer que le texte 1,19-51 se déroule en 4 jours successifs, puisque l’unité textuelle du 2e « lendemain » (1,35-42) peut compter au moins deux jours, voir la note [1] de 1,35. (2) Deuxièmement la promesse de Jésus en 1,50-51 est à la fois la conclusion de 1,19-49 et l’ouverture à l’ensemble de la mission de Jésus.

Il vaut donc mieux considérer la péricope 2,1-12 comme « le commencement des signes » (2,11a) qui renvoie aux autres signes dans l’évangile. Avec le rappel du signe de l’eau devenue vin en 4,46 et l’indication du second signe à Cana en 4,54, les trois chapitres (Jn 2 – 4) forment une partie textuelle, encadrés par les deux signes à Cana. L. Devillers a même proposé que : « Abandonnons donc l’hypothèse d’une semaine inaugurale » (Devillers, « Exégèse des Noces », 7). Dans ce cas, quel sens pouvons-nous attribuer à l’expression « le troisième jour » ? Celle-ci renvoie aux deux thèmes : (1) l’un se trouve dans l’évangile de Jean et il est confirmé par la théologie du NT, (2) l’autre fait allusion à l’Alliance de Yahvé au Sinaï.

(1) L’expression « le troisième jour » (2,1) renvoie à la péricope suivante 2,13-22. Quand Jésus a chassé du Temple les vendeurs et les changeurs (2,14-16), les Juifs lui disent : « Quel signe nous montres-tu pour faire cela ? » (2,18). Jésus leur répond en 2,19 : « Détruisez ce sanctuaire et en trois jours je le relèverai. » Le narrateur explique au lecteur que Jésus parle « du sanctuaire de son corps » (2,21) et que l’expression « relever le sanctuaire en trois jours » (2,19) correspond à « relever d’entre les morts » (2,22a), puisque la péricope 2,13-22 se termine par cette remarque du narrateur : « Lorsqu’il [Jésus] fut relevé d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela, et ils crurent à l’Écriture et à la parole qu’avait dite Jésus » (2,22). Comme à la fin de la péricope 2,1-12, la foi des disciples est évoquée en 2,22c. Dans ces deux péricopes (2,1-12 ; 2,13-22) le thème de « croire » est présenté de manière signifiante : au début de la mission de Jésus c’est « croire en Jésus » (2,11c) après sa résurrection, ce sont « croire à l’Écriture » et « croire à la parole de Jésus » (2,22c). En résumé, l’expression « le troisième jour » en 2,1a renvoie au « trois jours » en 2,19 et fait allusion à la résurrection de Jésus, c’est-à-dire « relever d’entre les morts » (2,22a). La théologie du NT affirme « qu’il [Jésus] est ressuscité le troisième jour selon les Écritures » (1 Co 15,4). (Dans cet article, sauf Jn 1–2, nous citons généralement la Bible de Jérusalem).

Notons que la théologie johannique ne distingue pas entre la passion (la souffrance) et la résurrection (la glorification), parce que l’heure de la passion de Jésus, l’heure de sa mort sur la croix, est l’heure de sa glorification (12,23 ; 17,1), de son élévation (3,14 ; 12,32), c’est l’heure de son retour auprès de son Père (13,1). Le signe à Cana annonce cette heure à travers les thèmes de « l’heure » (2,4b, cf. 7,30 ; 8,20 ; 12,23.27 ; 13,1 ; 17,1) et de « la gloire » (2,11, cf. 1,14 ; 13,31-32 ; 17,1-5). En même temps, le récit de la résurrection est rapporté en Jn 20–21. La gloire de Jésus manifestée (2,11a) au « troisième  jour » (2,1a) renvoie donc au moment où Jésus manifeste pleinement sa gloire dans sa passion et dans sa résurrection.

(2) L’expression « le troisième  jour » (Jn 2,1a) évoque la théophanie au Sinaï où le SEIGNEUR a conclu l’Alliance avec le peuple. Pour préparer la rencontre, le SEIGNEUR dit à Moïse en Ex 19,10-11: « 10 Va vers le peuple et sanctifie-le aujourd’hui et demain ; qu’ils lavent leurs manteaux, 11 qu’ils soient prêts pour le troisième jour, car c’est au troisième jour que le SEIGNEUR descendra sur le mont Sinaï aux yeux de tout le peuple » (TOB). Avec le renvoi au « troisième jour » en Ex 19,11, le signe de l’eau devenue bon vin à Cana (Jn 2,1-12) doit être lu dans le contexte de l’Alliance, figuré par la noce (2,1-2) et par le rite de la purification (2,6b). « Le troisième jour » renvoie donc aux moments décisifs de l’intervention de Dieu dans l’histoire du salut.

   2) 2,3-5 : Un problème à résoudre

2,3-5 : « 3 Comme le vin manquait, la mère de Jésus lui dit : “Ils n’ont pas de vin.” 4 [Et] Jésus lui dit : “Qu’y a-t-il pour moi et pour toi, femme ? Mon heure n’est pas encore venue.” 5 Sa mère dit aux serviteurs : “Quoi qu’il vous dise, faites-le.” »

Nous avons signalé les singularités de cette unité dans les questions plus haut, ici nous essayons d’éclairer les paroles énigmatiques à travers 4 points : (1)  « Qu’y a-t-il pour moi et pour toi, femme ? » (2,4a) ; (2) « Mon heure n’est pas encore venue » (2,4b) ; (3) « Quoi qu’il vous dise, faites-le » (2,5) ; (4) Le schéma de quelques signes johanniques.

      a) « Qu’y a-t-il pour moi et pour toi, femme ? » (2,4a)

La réponse de Jésus à la parole de sa mère : « Ils n’ont pas de vin » (2,3b) est étonnante, voir l’explication dans la note [2] de la traduction. Dans le contexte du récit, la mère communique à Jésus une situation embarrassante de la noce. C’est une demande implicite à Jésus de résoudre le problème. La réponse de Jésus semble être une dérobade. Cette phrase interrogative est une tournure rhétorique qui n’appelle pas de réponse. Jésus se situe donc à un autre niveau par rapport au problème de vin.

La mise à distance est renforcée par l’appellation « femme ». Il est étonnant qu’un fils appelle sa mère par le mot « femme » (gunè). BoismardLamouille*, III, 106, explique que « Jésus évite le terme de “mère” parce qu’il veut faire abstraction du lien qui l’unit à Marie, de la qualité de “fils”. Il agit maintenant en Messie, et les relations familiales, même les plus chères, doivent passer au second plan (cf. Lc 2 41-50 ; 11 27-28 ; Mc 3 31-35). » Ainsi, en 2,4a, Jésus parle à sa mère en tant que « le Fils de l’homme » (1,51) qui va réaliser sa promesse aux disciples de leur faire voir « les grandes choses » (cf. 1,50).

Dans l’évangile de Jean, Jésus appelle encore sa mère par « femme » sur la croix. Il dit à sa mère au sujet du disciple qu’il aimait se tenant près d’elle : « Femme (gunai), voici ton fils » (19,26). Jésus utilise aussi le terme « femme » pour s’adresser à la femme Samaritaine (4,21), à la femme adultère (8,10), à Marie Magdala au matin de Pâques (20,15). L’appellation « femme » est utilisée dans le contexte d’une révélation importante. Ainsi Jésus s’adressant à sa mère « femme » n’a rien d’irrespectueux, au contraire c’est une appellation solennelle où Jésus révèle sa mission à sa mère (2,4.11) ou bien lui confie une mission importante (19,26-27).

Dans l’ensemble de la Bible, l’appellation « femme » peut renvoyer à Gn 3,15.20. « Marie est la nouvelle Ève, “la mère des vivants”. » (La note 2,4 de BiJer). Quand à Léon-Dufour*, I, 223, l’auteur propose de voir dans le terme « femme » en 2,4 l’image de Sion : « Le titre “Femme” ne se rapporte sans doute pas à la première femme, ce qui ferait de Marie une nouvelle Ève ; il évoque la Sion idéale, elle-même représentée dans la Bible sous les traits d’une femme et plus précisément ceux d’une mère [cf. Is 49,20-22 ; 54,1 ; 66,7-11 et Jn 16,21]. Marie personnifie la Sion messianique qui rassemble autour d’elle ses enfants lors de la fin des temps. » Ces allusions de l’appellation « femme » à Ève (Gn 3,15.20) ou à Sion sont possibles mais le récit Jn 2,1-12 ne dit rien sur ces sujets. Ici, l’intervention singulière de la mère et la réponse énigmatique de Jésus donnent sens à l’intervention de Jésus dans la suite du récit.

      b) « Mon heure n’est pas encore venue » (2,4b)

Au lieu d’une phrase déclarative : « Mon heure n’est pas encore venue », certains auteurs proposent de la lire comme une phrase interrogative : « N’est-elle pas encore arrivée mon heure ? » (Léon-Dufour*, I) ; ou « Pas encore n’est-elle arrivée, (mon) heure à moi ? » (Simoens*, I). Cette compréhension renverse le sens de la phrase déclarative, parce qu’elle signifie : « Mon heure est déjà là », et c’est la raison pour laquelle Jésus va réagir. Cependant, cette interprétation ne correspond plus avec la phrase précédente : « Qu’y a-t-il pour moi et pour toi, femme ? » dans cette parole, Jésus veut prendre du recul et il semble refuser d’intervenir. Nous pensons que la phrase déclarative est plus harmonieuse dans le contexte et la déclaration de Jésus : « Mon heure n’est pas encore venue » (2,4b) joue une double fonction dans le récit.

(1) Dans le contexte large de l’évangile de Jean, cette parole de Jésus renvoie à son heure décisive, celle de la croix. L’heure de sa mort est l’heure de sa glorification. Tout l’évangile tend à cette heure, elle désigne l’heure du salut, le moment où le Père donne son Fils au monde pour sauver le monde (3,16). C’est ainsi que la déclaration de Jésus en 2,4a opère une mise en perspective du signe à Cana. L’heure à Cana oriente le lecteur vers l’heure de la croix. La gloire manifestée à Cana donne sens à la gloire manifestée sur la croix. Ce qui se passe à Cana (2,1-11) au début de la mission de Jésus éclaire ce qui se passe à Golgotha (19,16a-42). Le commencement des signes à Cana anticipe et annonce l’heure de glorification sur la croix. Le lien entre Cana et Golgotha est renforcé par la présence de la mère de Jésus apparaissant seulement à ces deux endroits dans l’évangile : à Cana (2,1-12) et au pied de la croix (19,25-27).

(2) Dans la péricope 2,1-12, l’heure de Jésus n’est pas encore venue, pourquoi a-t-il accompli le signe de l’eau devenue bon vin ? On peut expliquer que l’heure décisive n’est pas venue mais selon la théologie johannique, l’heure est déjà là, elle commence avec la présence de Jésus comme il a révélé à la femme samaritaine en 4,23 : « Mais l’heure vient – et c’est maintenant (nun estin) – où les véritables adorateurs adoreront le Père dans l’esprit et la vérité, car tels sont les adorateurs que cherche le Père. » En 5,25, Jésus dit aux Juifs : « En vérité, en vérité, je vous le dis, l’heure vient – et c’est maintenant (nun estin) – où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l’auront entendue vivront. » Dans cette perspective le signe à Cana anticipe l’heure de la croix. En 2,8 Jésus utilise le terme grec « nun » (maintenant), quand il dit aux serviteurs : « Puisez maintenant (nun) et portez (-en) au maître du repas. » Après cette parole Jésus se retire de la scène, il laisse au maître du repas la fonction d’évaluer l’évènement (2,9-10). Nous pouvons comprendre que l’heure de la manifestation de la gloire de Jésus d’une manière paradoxale par sa mort sur la croix n’est pas encore arrivée, mais que l’heure est là pour manifester sa gloire à travers le signe de l’eau devenue bon vin.

Avec la prise à distance (2,4a) et le recours à l’heure non encore advenue (2,4b), Jésus montre que son intervention par la suite doit être interprétée en fonction de son heure. La réponse de Jésus en 2,4 invite sa mère à mettre sa confiance dans un projet plus grand. En tous cas, il n’y a pas d’opposition entre la demande implicite de la mère et la mission de Jésus. Sa mère l’a compris et s’abandonne totalement dans le projet de son fils, dès lors elle peut dire aux serviteurs : « Quoi qu’il vous dise, faites-le » (2,5). « Elle commande aux serviteurs mais ce n’est plus elle qui détermine l’enjeu. » (Calloud*, I, 50). L’enchaînement abrupt entre la réponse de Jésus et la parole de sa mère est une caractéristique littéraire des signes johanniques que nous préciserons au point (d) ci-dessous.

      c) « Quoi qu’il vous dise, faites-le » (2,5)

La parole de la mère de Jésus aux serviteurs : « Quoi qu’il [Jésus] vous dise, faites-le » (Jn 2,5) a deux allusions dans l’AT (Gn 41,55 et Ex 19,8). La première se trouve dans la parole de Pharaon rapportée Gn 41,55 : « Tout le pays d'Égypte souffrit de la faim et le peuple demanda à grands cris du pain à Pharaon, mais Pharaon dit à tous les Égyptiens : Allez à Joseph et faites ce qu’il vous dira. » Le parallèle se fait entre le patriarche Joseph, le donateur du pain aux Égyptiens, et Jésus, le donateur du bon vin en abondance.

La deuxième fait allusion à la déclaration du peuple dans l’Alliance au Sinaï. L’obéissance à Jésus (Jn 2,5) est mise en parallèle à l’obéissance à Yahvé (Ex 19,8 ; 24,3). Lorsque Moïse transmet aux anciens toutes les prescriptions de Yahvé, il est écrit en Ex 19,8a : « Le peuple entier, d’un commun accord, répondit : “Tout ce que Yahvé a dit, nous le ferons.” » Au Sinaï, le peuple entier s’est engagé à obéir aux prescriptions de Yahvé. À Cana, la mère de Jésus invite les serviteurs à faire ce que Jésus demande.

La parole de la mère de Jésus adressée aux serviteurs achève la préparation de l’intervention de Jésus. « Elle exprime la confiance inconditionnelle de la mère en son fils. Cette confiance se concrétise dans une ouverture sereine à l’avenir, dans la ferme espérance que Jésus va agir d’une façon réparatrice et libératrice. » (Zumstein*, I, 97). Cette interprétation éclaire le passage abrupt entre la réponse de Jésus (2,4) et la parole de sa mère (2,5). De plus dans l’évangile de Jean, le fait que Jésus semble refuser puis intervienne en faveur d’une demande (explicite ou implicite) est une caractéristique littéraire de certains signes.

      d) Le schéma de quelques signes johanniques

L’observation du schéma de quelques signes dans l’évangile de Jean éclaire le déroulement du signe à Cana. « Le signe » (sèmeion) est un des grands thèmes de l’évangile de Jean, la mission publique de Jésus commence par un signe (2,11) et l’évangile se termine en parlant de signes (20,30-31), voir article : « Le signe (sêmeion) dans l’Évangile de Jean » du 5 août 2014. Chaque signe dans l’évangile dévoile un aspect de l’identité de Jésus, son origine et sa mission. Ainsi le Jésus johannique connaît toujours d’avance toute chose et prend l’initiative dans son intervention. Les signes johanniques montrent l’autorité et la souveraineté divines de Jésus. Parmi ces signes, il y a 3 signes qui se construisent plus ou moins sur le même schéma. Ces signes sont (1) l’eau devenue bon vin à Cana (2,1-12) ; (2) la guérison du fils d’un fonctionnaire royal (second signe à Cana) ; (3) La mort et la résurrection de Lazare (11,1-44). Le schéma de ces signes johanniques comporte quatre étapes :

1) Une demande implicite ou explicite est adressée à Jésus. C’est ainsi que (1) la mère de Jésus lui dit : « Ils n’ont pas de vin » (2,3b) ; (2) Le fonctionnaire royal prie Jésus « de descendre guérir son fils, car il allait mourir » (4,47c) ; (3) Marthe et Marie envoient quelqu’un dire à Jésus : « Seigneur, celui que tu aimes est malade » (11,3b).

2) Jésus semble refuser d’intervenir comme s'il avait son propre projet. C’est ainsi que (1) Jésus répond à sa mère : « Qu’y a-t-il pour moi et pour toi, femme ? Mon heure n’est pas encore venue » (2,4) ; (2) Il dit au fonctionnaire royal : « Si vous ne voyez des signes et des prodiges, vous ne croirez pas ! » (4,48) ; (3) Devant la demande implicite de Marthe et Marie, « il [Jésus] demeura deux jours encore dans le lieu où il se trouvait » (11,6b) et quand il vient à Béthanie, Lazare est mort depuis quatre jours (cf. 11,17).

3) Au lieu d’être découragées par le refus apparent de Jésus, les personnes qui demandent à Jésus une faveur ont totalement mis leur confiance en lui et se sont laissées guider par lui dans son projet. En même temps ces personnes persistent dans leur requête. C’est ainsi que (1) la mère de Jésus dit aux serviteurs : « Quoi qu’il vous dise, faites-le » (2,5) ; (2) Le fonctionnaire royal persiste dans sa demande en disant à Jésus : « Seigneur, descends avant que ne meure mon petit enfant » (4,49) ; (3) Marthe reçoit la révélation de Jésus en 11,25-26 : « 25 Moi, je suis la résurrection. Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra; 26 et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais », puis elle professe sa foi en Jésus en lui disant : « Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, qui vient dans le monde » (11,27).

4) En réponse à la confiance et à la persistance du demandeur, Jésus intervient en sa faveur. Mais il le fait de manière plus étonnante et plus spectaculaire avec une générosité tellement surabondante qu’on ne peut pas l’imaginer. Ainsi les interventions de Jésus ne sont-elles pas seulement des miracles mais elles ont valeur de signes qui orientent les bénéficiaires et les lecteurs vers d’autres réalités. Ces signes manifestent à la fois les dons de surabondance accordés aux hommes et révèlent l’identité de Jésus et le contenu de sa mission. C’est ainsi que (1) Jésus offre à la noce de Cana du bon vin en surabondance lequel symbolise le vin du banquet messianique, puisque Jésus est le Messie en 1,41. Le signe de Cana accomplit donc les institutions rituelles du judaïsme, symbolisée par l’eau dans les jarres destinées à la purification, devenue bon vin ; (2) En 4,50, Jésus accède à la demande du fonctionnaire, mais au lieu de descendre à Capharnaüm pour guérir son fils selon sa demande, Jésus l’a guéri à distance par sa parole. Jésus lui dit : « Va, ton fils vit » (4,50a). Ainsi la guérison est accordée d’une manière qui va au-delà de l’attente du père et qui manifeste l’autorité et la liberté de Jésus. Il intervient selon sa manière et au moment qu’il choisit. En mettant en valeur le verbe « vivre » dans l’expression : « ton fils vit » (4,50a), ce signe présente Jésus comme celui qui donne la vie à tous ceux qui croient en lui ; (3) Pour Marthe et Marie, Jésus ramène leur frère Lazare à la vie après quatre jours au tombeau. Cet événement est impensable. C’est ainsi, Jésus prend l’initiative, il accorde la demande mais son intervention va au-delà des attentes. Ce signe symbolise la mort et la résurrection de Jésus lui-même et son pouvoir de donner la vie éternelle dès maintenant à tous ceux qui croient en lui.   

Ce schéma de trois signes johanniques montre la cohérence du déroulement du signe à Cana (voir la présentation de ce schéma dans Meier, « Le changement de l’eau en vin », 717-720). Le passage étrange entre la réponse de Jésus en 2,4 et la parole de la mère en 2,5 appartient donc au schéma des signes johanniques qui mettent en valeur à la fois la confiance inconditionnelle en Jésus et sa liberté, son initiative.

   3) 2,6-8 : La description de l’événement

2,6-8 : « 6 Or il y avait là six jarres de pierre, destinées aux purifications des Juifs, contenant chacune deux ou trois mesures. 7 Jésus leur dit : “Remplissez d’eau les jarres” ; et ils les remplirent jusqu’au bord. 8 Il leur dit : “Puisez maintenant et portez (-en) au maître du repas.”  Ils (lui en) portèrent. »

      a) Six jarres en pierre (2,6)

Un élément étrange dans le récit est la description détaillée des jarres, voir la question posée dans le point « 3. Un récit étrange » plus haut. Pour le terme « jarre », voir la note [5] dans la traduction. La description des jarres en 2,6 concerne le nombre, la matière, la destination cultuelle et le contenant.

Le nombre six (7 moins 1) implique l’idée d’imperfection. Le fait que ces six jarres sont destinées aux purifications fait allusion à l’idée d’inaccomplissement de cette rituelle juive. Jésus va combler ce manque. Quant à la matière en pierre, ces jarres se distinguent des objets faits dans d’autres matières, par exemple des outres de peau ou des cruches d’argile. Ces jarres à eau sont destinées aux purifications des Juifs. Cette précision de la pratique de la loi juive montre que l’eau dans les jarres n’est pas pour boire. Le contraste est que Jésus va changer l’usage de l’eau dans ces jarres. Le contenant de chacune est de deux ou trois mesures. Une mesure est d’environ 40 litres, six jarres contiennent donc entre 480 et 720 litres. Cette quantité considérable symbolise l’extraordinaire surabondance des temps messianiques qui commencent avec la présence de Jésus.

Le narrateur décrit les jarres avec soin pour préparer l’intervention de Jésus. Ces détails favorisent une lecture symbolique de l’événement. Le signe à Cana effectue un déplacement annoncé dans le Prologue : « La Loi fut donnée par Moïse ; la grâce et la vérité fut par Jésus Christ » (1,17).

      b) Les serviteurs obéissent à Jésus (2,7-8)

Après la description les jarres, Jésus donne aux serviteurs successivement un triple commandement exprimé par trois verbes à l’impératif : « remplissez » (gemisate), « puisez » (antlèsate) et « portez » (pherete). La rapidité de l’exécution exprimée par la reprise du même verbe : « Remplissez… et ils les remplirent… » (2,7) ; « Puisez maintenant et portez… Ils portèrent… » (2,8). Jésus devient le véritable ordonnateur du festin. L’obéissance des serviteurs représente l’engagement du peuple d’Israël. Dans le passé le peuple entier s’est engagé à respecter les prescriptions de Yahvé (Ex 19,8a), et maintenant Israël est invité à réaliser la parole de Jésus, l’Envoyé de Dieu (voir l’analyse sur 2,5 plus haut). Le fait que les serviteurs remplissent les jarres avec l’eau « jusqu’au bord » (2,7b) décrit l’abondance et la richesse inouïes du signe.

L’adverbe « maintenant » dans l’expression « Puisez maintenant » (2,8a) a un sens théologique, il affirme que l’heure de la mission de Jésus a commencé, c’est « maintenant » qu’il manifeste sa gloire en offrant le bon vin en abondance. Ce « maintenant » du don renvoie à la promesse de Jésus en 1,51. C’est « maintenant » que le ciel est ouvert, et en Jésus, le Fils de l’homme (cf. 1,51), Dieu intervient en faveur des hommes.

   4) 2,9-10 : La confirmation du signe

2,9-10 : « 9 Lorsque le maître du repas eut goûté l’eau devenue vin et il ne savait pas d’où il venait, tandis que les serviteurs le savaient, eux qui avaient puisé l’eau. Le maître du repas appelle le marié 10 et lui dit : “Tout homme sert d’abord le bon vin et, quand ils sont ivres, le moins bon. Toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à présent.” »

      a) L’eau devenue bon vin (2,9a)

Après deux paroles adressées aux serviteurs (2,7-8), Jésus disparaît de la scène, c’est avec le maître du repas que le récit continue. Le narrateur raconte en 2,9a la transformation de l’eau en vin et l’origine de ce vin. D’abord, « l’eau devenue vin » est confirmée après la dégustation par le maître du repas, c’est-à-dire, il a goûté du vin et non pas de l’eau. C’est le goût qui permet de déterminer s’il s’agit de l’eau ou du vin, et s’il s’agit du « bon vin » ou du « moins bon » (2,10). L’une des qualités du maître du repas est son talent de dégustation. Ainsi « l’eau est devenue bon vin » est un fait incontestable dans le récit. Ensuite, d’où vient ce vin ? Cette question est éclairée dans le texte par deux figures opposées : le maître du repas « ne savait pas d’où il [le vin] venait tandis que les serviteurs le savaient, eux qui avaient puisé l’eau » (2,9b). Les serviteurs deviennent les témoins de l’événement mais le texte ne dit pas s’ils croient en Jésus. Seule la foi des disciples est évoquée en 2,11. Quant au personnage « le maître du repas », nous en parlerons davantage dans la suite.

Notons que le signe à Cana ne concerne pas que le vin mais aussi le passage de l’eau en vin : « l’eau devenue vin » (2,9a). L’eau est mise en relief dans le texte, puisque les deux ordres de Jésus aux serviteurs concernent l’eau. D’abord « Remplissez d’eau les jarres » (2,7) puis « Puisez maintenant » (2,8). Il s’agit de « puiser d’eau », puisque le narrateur le précise en 2,9c que les serviteurs « avaient puisé l’eau ». L’eau dans les jarres « destinées aux purifications des Juifs » est devenue bon vin à boire dans la joie de la fête. Cette transformation fait allusion à l’accomplissement du rite de purification juive. Selon la tradition juive ancienne, « l’eau exprime le caractère vital et désaltérant de la Torah, le vin exalte sa dimension de fête, de joie, d’ivresse. […] Le récit johannique montre que Jésus vient porter à leur accomplissement les rites transmis par les Écritures. » (Devillers, « Exégèse des Noces », 10).

Une question s’impose : quand l’eau est-elle devenue vin ? Selon le texte, la transformation doit avoir lieu avant la dégustation du maître du repas, cependant le moment de la transformation n’est pas signalé. Ce silence a une portée théologique, puisque toute description directe du signe serait inadéquate, on ne peut constater que le résultat d’une intervention divine. Notons que le signe à Cana qui transforme une matière (l’eau) en une autre matière (le vin) est unique en son genre. Le signe de multiplication des pains et des poissons en 6,1-15 ne change pas la nature des matières.

      b) La légende de Dionysos et les textes de l’AT

Selon Bultmann*, 118-119, l’événement de l’eau devenue bon vin à Cana (2,1-11) a été influencé par le mythe grec de Dionysos (le dieu du vin) : « Il ne fait aucun doute que l'histoire a été reprise de la légende païenne et attribuée à Jésus. En fait, le motif de l'histoire, le changement de l'eau en vin, est un motif typique de la légende de Dionysos. Dans la légende ce miracle est celui de l'épiphanie de Dieu [du vin]. » (“There can be no doubt that the story has been taken over from heathen legend and ascribed to Jesus. In fact the motif of the story, the changing of the water into wine, is a typical motif of the Dionysus Legend. In the legend this miracle is the miracle of the epiphany of the God.”) Nous pensons que le signe à Cana (2,1-12) renvoie aux thèmes de la noce et du vin des temps messianiques dans la tradition de l’AT et de la littérature juive ancienne ainsi que la théologie johannique sur les signes plutôt que la légende de Dionysos.

En effet, dans la tradition vétérotestamentaire, les motifs de la noce et du vin en surabondance renvoient à la venue du Messie et aux temps messianiques. Pour le symbole de la noce, Isaïe prophétise sur la maison d’Israël : « Ton créateur est ton époux, Yahvé Sabaot est son nom » (Is 54,5a) ; « Comme un jeune homme épouse une vierge, ton bâtisseur t’épousera » (Is 62,5a). Pour l’image du vin, plusieurs prophètes en parlent, par exemple en Is 25,6 : « Yahvé Sabaot prépare pour tous les peuples, sur cette montagne, un festin de viandes grasses, un festin de bons vins, de viandes moelleuses, de vins dépouillés » ; en Am 9,13 : « Voici venir des jours - oracle de Yahvé - où se suivront de près laboureur et moissonneur, celui qui foule les raisins et celui qui répand la semence. Les montagnes suinteront de jus de raisin, toutes les collines deviendront liquides » ; et en Jl 4,18a : « Ce jour-là, les montagnes dégoutteront de vin nouveau. »

Cette tradition se poursuit dans la littérature intertestamentaire, par exemple en 1 Hén 10,19 : « [Tous les arbres d’agrément] seront plantés ; on y plantera des vignes, toute vigne plantée produira des jarres de vin par milliers ; chaque mesure de grain [semée en terre] en produira [mille, une seule mesure] d’olives produira dix baths [d’huile] » ; et en 2 Ba 29,5 : « La Terre aussi donnera ses fruits, dix mille pour un, et sur une seule vigne il y aura dix mille rameaux, et un rameau donnera mille grappes, et une grappe donnera mille raisins, et un raisin donnera un cor de vin. » Ces citations du pseudépigraphe de l’AT (1 Hén 10,19 ; 2 Ba 29,5) sont prises dans Dupont-Sommer A, Philonenko M., (dir.), La Bible, écrits intertestamentaires, Paris 1987.

Sur cet arrière-plan de l’AT et sur la tradition juive ancienne, le bon vin en abondance à la noce de Cana symbolise l’inauguration des temps messianiques. Jésus, le Messie, accomplit les annonces prophétiques sur la plénitude eschatologique de l’Alliance.

      c) Le maître du repas (2,9-10)

Le maître du repas est un personnage étrange dans le récit. Il semble ne pas savoir que le vin de la noce manquait (2,3a). Il ne sait pas d’où vient le bon vin qu’il a goûté. Il n’est pas au courant de ce qui est raconté dans le récit, à savoir les échanges entre Jésus, sa mère et les serviteurs. Il semble ignorer la présence de Jésus. Cependant grâce au maître du repas, le responsable officiel du bon déroulement de la fête, le lecteur sait que l’eau est devenue bon vin (2,9-10). En tant que maître du repas, il témoigne et confirme ce que le narrateur qualifie comme « le commencement des signes » (2,11a).

Ici nous trouvons un exemple des procédés littéraires bien connus dans l’évangile de Jean, à savoir l’ironie et le malentendu. C’est ironique parce que c’est au maître du repas de signaler le manque de vin au marié et non pas à la mère de Jésus d’en faire part à son fils (2,3). Son ignorance de la situation de la noce, de l’origine du bon vin, de l’action de Jésus est un trait ironique qui s’enchaîne sur un malentendu. Notons que le narrateur communique au lecteur qu’« il [le maître du repas] ne savait pas d’où il [le vin] venait » (2,9b) mais le maître croyait savoir l’origine de ce vin en l’attribuant au marié (2,10) sans hésitation. Ces procédés littéraires basés sur l’ironie et le malentendu visent le lecteur qui connaît bien le rôle de chacun dans le récit. Le lecteur sait que Jésus est « le Fils-unique Dieu qui est dans le sein du Père » (1,18b), c’est lui qui nous dévoile le dessein du Père à travers sa mission (1,18c). L’intervention de Jésus à la noce de Cana est la manifestation de la gloire du Fils unique de Dieu. Ce signe a deux caractéristiques opposées : dans sens il est discret, le maître ne sait pas d’où vient le bon vin. Dans un autre sens, le résultat du signe est extraordinaire et évident, avec une qualité exceptionnelle (le bon vin), une quantité surabondante (entre 480 et 720 litres), ce résultat ne peut pas passer inaperçu. On fait l’éloge et on cherche l’auteur de cette intervention comme le maître du repas en a fait.

L’ignorance et le malentendu du maître du repas font que l’action de Jésus demeure cachée. À travers le récit, le narrateur propose au lecteur un groupe de personnages qui a saisi le véritable sens de l’événement. Ce sont les disciples, les témoins de l’événement, ils parviennent à croire en Jésus  (2,11c). La foi des disciples est le point culminant du récit que le narrateur propose au lecteur : « voir le signe » et « croire en Jésus ». À travers les traits d’ironie et de malentendu, le narrateur guide le lecteur dans la compréhension du récit.

      d) Le marié (2,9d)

Le fait d’attribuer au marié de la noce le rôle de celui qui a gardé « le bon vin jusqu’à présent » (2,10b) est un malentendu de la part du maître du repas. Qui est le marié dans la péricope 2,1-12 ? Le terme « noce » (gamos, au singulier) n’apparaît qu’en 2 occurrences dans l’évangile de Jean en 2,1.2. Par définition, la noce est la fête de la mariée et du marié avec leurs familles, leurs proches et leurs amis. Mais la noce à Cana (2,1-11) est racontée de manière particulière.

D’abord, du côté de la noce, la mariée n’est pas présente dans le texte. Quant au marié, il est présenté dans le récit de manière étrange. Il est apparu seulement à la fin du récit quand le maître du repas l’a appelé pour adresser une parole sur le bon vin (2,9-10). Il n’y a pas d’échange entre le maître du repas et le marié. Le maître fait un éloge au marié comme s'il n’y a pas de doute que c’est bien lui qui a « gardé le bon vin jusqu’à présent » (2,10b). Le marié sait bien que ce n’est pas lui, mais il ne réagit pas, il ne dit rien dans le texte. Aucune réaction des convives n’est rapportée. Par contre les serviteurs jouent un grand rôle dans le récit avec une double relation. Ils écoutent la parole de la mère de Jésus (2,5) et obéissent aux ordres de Jésus (2,7-8). L’événement raconté s’arrête brutalement après la parole du maître du repas (2,10). Le verset suivant (2,11) est une évaluation de l’événement du point de vue du narrateur.

Ensuite, du côté des invités, seuls Jésus et ses disciples sont mentionnés au début du récit (2,2), mais Jésus est le seul qui agit dans le récit (2,4-8), les disciples sont présents à la noce mais restent silencieux. Ils ne sont mentionnés de nouveau qu’après l’événement (2,11). Quant à la mère de Jésus, elle a une place à part dans le texte, elle n’est pas une invitée, cependant sa présence à la noce est constatée : « Il y eut une noce à Cana de Galilée, et la mère de Jésus était là » (2,1b). C’est ainsi qu’elle agit comme étant le maître du repas, mais au lieu de signaler le manque du vin au marié, elle en a parlé à Jésus (l’invité de la noce) : « Ils n’ont pas de vin » (2,3b).

De plus, la noce est déjà au state final dès le début du récit, le narrateur relate en 2,3a : « Comme le vin manquait… » (2,3). Le maître du repas confirme à la fin du récit que ce n’est pas le moment pour servir le bon vin comme il dit au marié : « Tout homme sert d’abord le bon vin et, quand ils sont ivres, le moins bon. Toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à présent » (2,10).

Enfin, le verset de conclusion (2,11) ne dit rien sur les gens de la noce (les serviteurs, le maître du repas, les mariés), c’est au lecteur que le narrateur décrit l’événement en se centrant sur Jésus et sur l’attitude des disciples comme la clé pour comprendre l’événement.

Avec ces indices littéraires, nous pouvons interpréter le personnage « le marié » comme l’image d’un autre personnage. Le récit 2,1-12 effectue une substitution entre les personnages. Au début du récit, la mère de Jésus se substitue au maître du repas. La mère s’est rendu compte que la noce manquait de vin et elle le faisait savoir à Jésus sous forme d’une demande implicite (2,3). Elle a des serviteurs à sa disposition et elle leur demande de faire tout ce que Jésus dit (2,5). Quant à Jésus, il prend le rôle du marié. Normalement c’est le marié qui doit résoudre le problème. C’est ainsi que le maître du repas, sans savoir d’où vient le bon vin, l’attribue naturellement au marié (2,10). En réalité, c’est Jésus qui n’agit pas comme « tout homme » et qui a « gardé le bon vin jusqu’à présent » (2,10).

Certains auteurs proposent d’identifier la figure du « marié » à Jésus (BoismardLamouille*, III, 104 ; Meier, « Le changement de l’eau en vin », 723) ou même avec Dieu, l’Époux d’Israël (Léon-Dufour*, I, 224-225). Cependant cette identification n’impose pas dans le texte. Selon Morgen, « Le festin », 142, « Progressivement, Jésus remplace tous les personnages essentiels de ce festin de noces. Il devient à la fois le maître du repas et l’époux des noces. L’invité qu’il était devient celui qui invite. » Nous pensons que le texte joue plutôt sur le procédé littéraire de l’ironie et du malentendu pour laisser la place au lecteur de juger le rôle de chaque personnage. Selon le contexte du récit, Jésus est le donateur du bon vin en abondance dans le cadre de la noce au début de sa mission. Cet événement contient une portée théologique importante qui est révélée dans la conclusion du récit en 2,11.

   5) 2,11 : Le sens de l’événement

2,11 : « Tel est le commencement des signes que fait Jésus à Cana de Galilée ; et il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui. »

Le narrateur conclut son récit en 2,11 en communiquant au lecteur trois réalités liées entre elles par la conjonction « et » (kai) : (a) « Tel est le commencement des signes… » (2,11a) ; (b) « et (kai) il manifesta sa gloire » (2,11a) ; (c) « et (kai)  ses disciples crurent en lui » (2,11a). 

      a) « Tel est le commencement des signes » (2,11a)

Le narrateur désigne l’événement raconté en 2,1-11 comme un signe et non pas un miracle. Mais il ne dit pas que l’eau devenue bon vin est un signe (singulier) mais cet événement est « le commencement des signes (pluriel) » (2,11a). Cette désignation contient plusieurs implications dans l’ensemble de l’évangile de Jean.

(1) Le terme « signe » a un sens particulier puisque l’évangile de Jean qualifie le miracle de signe qui renvoie toujours à une autre réalité, par exemple le signe à Cana est la manifestation de la gloire de Jésus et l’objectif du signe est la confession de la foi en lui. Le terme « signe » apparaît pour la première fois dans l’évangile de Jean en 2,11. 

(2) Dans l’évangile de Jean, un signe se compose de deux éléments : (1) Jésus réalise un événement extraordinaire, par exemple l’eau devenue bon vin (2,1-12), la multiplication des pains et des poissons (6,1-15) etc. (2) Cet événement révèle l’identité de Jésus, par exemple, il manifeste sa gloire (2,11b) ; il est le pain de vie (6,35) etc. Les gens peuvent voir l’événement extraordinaire mais ne le voient pas comme un signe, parce qu’ils ne connaissent pas l’identité de celui qui fait le signe. Dans l’évangile de Jean, c’est le narrateur ou Jésus lui-même qui révèle la signification du signe (cf. 2,11b ; 6,35).

(3) Le terme « commencement » (archè) en 2,11a est apparu 2 fois au début du Prologue : « Au commencement était le Logos » (1,1a) ; « Celui-ci était au commencement auprès de Dieu » (1,2). Dans le Prologue, ce terme renvoie à l’origine du Logos qui est au-delà du commencement de la création en Gn 1,1. Dans les autres endroits, le terme « commencement » prend son sens dans le contexte littéraire. En 2,11 ce n’est pas simplement « le premier » signe au sens purement arithmétique du terme et il  renvoie au second signe à Cana en 4,54, mais c’est « le commencement » fondateur de tous les signes dans l’évangile. Ce commencement au début de la mission de Jésus marque une nouvelle étape dans l’histoire du salut. C’est dans ce commencement que Jésus, Logos devenu chair, manifeste sa gloire (1,14).

Selon D. Mollat, « L’évangile », 86, le « commencement » en 2,11 « est l’archétype dans lequel est préfigurée et précontenue toute la série ». Quant à X. Léon-Dufour*, I, 213, l’auteur propose le terme « prototype » : « Nous préférons le terme “prototype” qui désigne une réalité à la fois originelle et exemplaire. Il a valeur de “principe”, une valeur englobant celle des signes à venir. » C’est ainsi que le commencement des signes à Cana contient déjà des éléments structurants des autres signes à venir qui vont manifester différemment la gloire de Jésus à travers le don abondant et débordant de la vie divine en faveur des hommes. Les signes johanniques forment donc un tout, ils s’éclairent les uns et les autres et chaque signe révèle un aspect de l’identité de Jésus et de sa mission. « Le commencement des signes » (2,11a) joue donc le rôle de l’inauguration et de l’orientation pour tous les signes à venir.

      b) « Il [Jésus] manifesta sa gloire » (2,11b)

Dans l’AT, la notion de « gloire » est attribuée à Dieu pour exprimer sa toute puissance. Quand la communauté des Israélites murmurent contre Moïse et Aaron parce qu’il n’y a pas de nourriture dans le désert (Ex 16,3-4) ; Ils disent à la communauté des Israélites : « … Au matin vous verrez la gloire de Yahvé. Car il a entendu vos murmures contre Yahvé » (Ex 16,7). Puis le matin, « ils [les Israélites] se tournèrent vers le désert, et voici que la gloire de Yahvé apparut dans la nuée » (Ex 16,10). Yahvé leur a donné la viande des cailles le soir et la manne le matin (Ex 16,12-15). La manifestation de la gloire de Jésus à la noce de Cana renvoie à la manifestation de la gloire de Yahvé dans le désert, puisque Jésus est « Fils-unique Dieu qui est dans le sein du Père » (Jn 1,18b).

Dans l’évangile de Jean, le substantif « la gloire (doxa) » et le verbe « glorifier (doxazô) » sont des thèmes importants qui servent à construire l’ensemble de la théologie de l’évangile. En tant que Fils-unique de Dieu (3,18 ; cf. 1,14.18 ; 3,16), Jésus possède la gloire avant même la fondation du monde. Il dit à son Père en 17,5 : « Et maintenant, Père, glorifie-moi auprès de toi de la gloire que j’avais auprès de toi, avant que fût le monde. » Cette gloire en quelque sorte cachée par l’incarnation comme l’affirme le Prologue : « Et le Logos est devenu chair et il a habité parmi nous » (1,14a). Cependant les disciples ont vu sa gloire durant sa vie terrestre, ils témoignent que « nous avons vu sa gloire, gloire comme d’un Fils-unique auprès du Père, plein de grâce et de vérité » (1,14b). La gloire de Jésus à Cana prépare son intervention dans la péricope suivante (2,13-22). Jésus va chasser les commerçants du Temple (hieron) de Jérusalem (2,14-16) et il parle du sanctuaire (naos) de son corps (2,21).

Dans l’évangile de Jean, la gloire de Jésus est inséparable de la gloire de son Père. Dans la discussion avec les Juifs, Jésus leur dit en 8,54a : « Si je me glorifie moi-même, ma gloire n’est rien; c’est mon Père qui me glorifie. » Dans le signe de « la mort et la vie de Lazare » (11,1-44), Jésus le voit comme une manifestation de la gloire de Dieu. Il dit à Marthe avant de rendre la vie à Lazare : « Ne t’ai-je pas dit que si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ? » (11,40) La gloire de Jésus est la gloire du Fils-unique qui est descendu du ciel pour faire non pas sa volonté, mais la volonté de celui qui l’a envoyé (cf. 6,38). La volonté de Dieu est communiquée par Jésus lui-même en 6,40 : « Telle est la volonté de mon Père, que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour. » L’objectif du quatrième évangile (cf. 20,30-31) est de croire en Jésus pour avoir la vie éternelle. Ce thème est mis en relief dans la remarque du narrateur en 2,11c.

      c) « Ses disciples crurent en lui [Jésus] » (2,11c)

L’information en 2,11c : « Ses disciples crurent en lui [Jésus] » est un peu abrupte, parce que les disciples sont mentionnés au début du récit 2,2 mais aucune de leur réaction n’est racontée dans le récit de 2,3-10. Le narrateur ne dit pas que les disciples ont vu le signe ou vu la gloire de Jésus à travers ce qu’il a fait. Cependant, la foi des disciples en 2,11c est un élément important dans le signe à Cana.

C’est la première fois dans l’évangile de Jean que la foi du groupe des disciples est mentionnée après un signe. Dans le groupe des premiers disciples de Jésus (1,35-51), seule la foi de Nathanaël est mentionnée dans la parole de Jésus en 1,50 : « Parce que je t’ai dit que je t’ai vu sous le figuier, tu crois ? Tu verras de plus grandes choses que cela. » Cependant la foi de Nathanaël est suivie par une promesse à voir « de plus grandes choses que cela ». C’est à la noce de Cana que les disciples ont vu une des plus grandes choses promises par Jésus durant sa mission terrestre. Cependant, la foi des disciples en 2,11c reste encore à approfondir. Ils doivent apprendre pour croire, non seulement « croire en Jésus » mais aussi « croire à sa parole », « croire que Jésus est le Christ, Fils de Dieu » (cf. 11,27; 20,31a), « croire que Jésus est dans le Père et que le Père est en Jésus » (14,10.11) etc.

La suite de l’évangile montre que beaucoup de disciples n’arrivent pas à surmonter les épreuves de la foi. L’enseignement de Jésus peut devenir un scandale, un obstacle à l’approfondissement de la foi, par exemple en Jn 6, les disciples ont vu le signe de multiplication des pains (6,1-15) et entendu le discours sur le pain de vie (6,25-58), cependant au lieu d’un enseignement qui renforce la foi, le narrateur raconte en 6,60 : « Après l’avoir entendu, beaucoup de ses disciples dirent: “Elle est dure, cette parole ! Qui peut l’écouter ?” », puis en 6,66 : « Dès lors, beaucoup de ses disciples se retirèrent, et ils n’allaient plus avec lui [Jésus] ». Cet incident montre que la foi est une réalité à vivre, à cheminer, à décider chaque jour dans sa vie.

La confirmation du narrateur sur la foi des disciples (2,11c) informe les lecteurs d’un modèle pour « voir les signes », puisque la suite de l’évangile va montrer que « voir des signes » ne conduit pas forcément à la foi en Jésus. C’est le cas de la foule en Jn 6,1-15. Elle vient de voir « le signe » de la multiplication des pains, mais elle ne saisit pas encore la signification du signe. Elle demande encore à Jésus en 6,30 : « Quel signe fais-tu donc, pour qu’à sa vue nous te croyions ? Quelle œuvre accomplis-tu ? » Dans la suite du récit, Jésus dit à cette foule : « Vous me voyez et vous ne croyez pas » (6,36b). Ce n’est pas évident le passage entre « voir les signes » et « croire en Jésus. » La foi des disciples en 2,11c est un modèle que le narrateur propose aux lecteurs pour que ces derniers puissent saisir les véritable sens des signes et parviennent à croire en Jésus. Voir l’article : « Ne pas réellement et véritablement venir à Jésus, le voir et croire en lui dans l’Évangile de Jean » du 09 Juin 2014.

« Croire en Jésus » est l’un des grands thèmes du quatrième évangile. Parfois le narrateur s’adresse directement au lecteur en utilisant le pronom personnel « vous » comme dans le témoignage du disciple que Jésus aimait en 19,35 : « Celui qui a vu [du sang et de l’eau sortis du côté de Jésus] rend témoignage – son témoignage est véritable, et celui-là sait qu’il dit vrai – pour que vous aussi vous croyiez. » En 20,31, le narrateur conclut son évangile : « Ceux-là [les signes] ont été mis par écrit, pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant vous ayez la vie en son nom. » L’objet du « croire » dans l’évangile de Jean est très divers : c’est « croire en », « croire que », « croire » à l’état absolu sans complément… Voir article : « Croire (pisteuô) dans l’Évangile de Jean » du 19 mai 2014. En 2,11, le narrateur met en valeur le thème : « Croire en Jésus ».

   6) 2,12 : Après la noce

2,12 : « Après cela il descendit à Capharnaüm, lui, ainsi que sa mère et [ses] frères et ses disciples, et là, ils ne demeurèrent pas beaucoup de jours. »

Ce verset 2,12 décrit ce qui s’est passé après la noce par l’expression « Après cela ». Le personnage principal du récit est mis en valeur par le sujet au singulier « il » désignant Jésus : « il descendit à Capharnaüm », les autres personnages le suivent. Le fait que le nom de Jésus n’est pas mentionné dans ce verset nous oblige de lier 2,12 avec 2,11 où figure le nom « Jésus ». Les personnages indiqués au début du récit (A. 2,1-2 : Le cadre de la noce) se trouvent au verset final (A’. 2,12 : Après la noce), (voir la structure plus haut). Au début du récit, la mère de Jésus est présentée au côté des gens de la noce (2,1c), tandis que Jésus est l’invité de la noce (2,2a). À la fin du récit (2,12b), la mère est évoquée après Jésus, elle est mise à côté de Jésus.

Le groupe de personnages « les frères » (de Jésus) n’est pas mentionné en 2,1-11. Dans le quatrième évangile, « les frères (hoi adelphoi) de Jésus » n’apparaissent qu’en 2,12 et 7,3.5.10. Le narrateur relate en 7,5 que « Pas même ses frères en effet ne croyaient en lui [Jésus]. » Après sa résurrection, Jésus appelle ses disciples « frères » (adelphoi). Il dit à Marie Magdala en 20,17 : « Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va trouver mes frères (adelphous) et dis-leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. » À la fin de l’évangile, l’appellation « les frères » désigne la communauté des disciples en 21,23a : « Le bruit se répandit alors chez les frères (adelphous) que ce disciple [le disciple que Jésus aimait] ne mourrait pas. »

Le nom de la ville « Capharnaüm », sur la rive nord-ouest de la mer de Galilée, apparaît en 5 occurrences dans l’évangile (2,12 ; 4,46 ; 6,17.24.59) en quatre circonstances : (1) Après le signe à Cana (2,12) ; (2) Au second signe à Cana : la guérison du fils d’un fonctionnaire royal (4,46) ; (3) La ville que les disciples et la foule se rendent après le signe de la multiplication des pains (6,17.24) ; et (4) Le discours du pain de vie est prononcé dans une synagogue à Capharnaüm (6,59). Le trajet « Cana – Capharnaüm » en 2,12a renvoie au second signe à Cana avec le trajet aller-retour « Capharnaüm – Cana » du fonctionnaire royal (4,46-54).

L’indication du temps à la fin de 2,12 : « ils ne demeurèrent pas beaucoup de jours », c’est-à-dire « ils n'y restèrent que peu de jours » (BiJer) montre que Jésus se déplace pour accomplir sa mission, concrètement le texte prépare la montée à Jérusalem dans le verset suivant (2,13).

V. Conclusion

En tant que « le commencement des signes » (2,11a), le récrit 2,1-12 a une valeur programmatique pour l’ensemble du quatrième évangile. Jésus possède la gloire divine en lui-même (17,5) et il manifeste sa gloire en faisant des signes. À Cana Jésus accomplit l’Alliance dans l’AT (figurée par la noce qui renvoie à la noce messianique) et la loi (figurée par le rite de purification) en offrant le bon vin en abondance (figuré par la joie et la plénitude eschatologique de l’Alliance). Avec la présence de Jésus, une nouvelle étape de l’histoire du salut commence. Le signe à Cana inaugure la mission de Jésus lequel fait partie de son programme, résumé en trois points :

(1) À travers le signe de « l’eau devenue bon vin » (2,9) qui est le symbole de la joie et de la vie en plénitude, l’évangile va montrer que Jésus est le pain de vie (6,35.41.48.51), il est la lumière du monde (8,12), il est le chemin et la vérité et la vie (14,6), il est la résurrection et la vie (11,25), il donne la vie éternelle à ceux qui croient en lui (6,40.47)... Voir l’article : « “Je Suis” (egô eimi) dans l’Évangile de Jean » du 31 mars 2014.

(2) La manifestation de la gloire de Jésus (2,11) dont la portée est précisée dans la suite de l’évangile. Il s’agit de la révélation sur l’identité de Jésus au long de l’évangile pour répondre à ces questions : Qui est-il ? D’où vient-il ? Que fait-il ? Par exemple la péricope suivante (2,13-23) révèlera que le Temple de Jérusalem est la maison du Père de Jésus (cf. 2,17b) et le sanctuaire du Temple est son corps (cf. 2,21).

(3) Le commencement des signes à Cana qui est le prototype de tous les signes oriente déjà le lecteur vers l’heure de la croix où Jésus manifestera paradoxalement sa gloire ultime. L’heure où la mère de Jésus réapparaît au pied de la croix (19,25-27). Comme les disciples en 2,11c, le lecteur est invité à reconnaître l’identité de Jésus à travers les signes pour croire en lui./.




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Abréviation, voir ici



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