13 juin 2017

Jn 1,1-18 : « Voir » et « entendre » le Logos s’est fait chair



Article en vietnamien :

Email: josleminhthong@gmail.com
Le 13 juin 2017

Contenu

I. Introduction
II. Le texte et la structure du Prologue
     1. Le texte de Jn 1,1-18
     2. La structure
III. Voir et entendre en 1,14.18
     1. « Le Verbe s’est fait chair » (1,14a)
     2. « Nous avons contemplé (etheasametha) sa gloire » (1,14c)
     3. « Nul n’a jamais vu (heôraken) Dieu » (1,18a)
     4. Le Fils fait connaître le Père (1,18c)
IV. Conclusion
     Bibliographie


I. Introduction

Cet article commence une série d’études sur le thème de « voir » et d’« entendre » dans le quatrième Évangile. Nous avons observé l’utilisation des termes liés à ce sujet dans l’article : « Les thèmes « voir » et « entendre » dans l’Évangile selon Jean » dans lequel nous avons classé en plusieurs groupes de sens les verbes : « theaomai » (voir, regarder, contempler, admirer), « theôreô » (voir, contempler) ; « blepô » (voir, regarder, apercevoir) ; « anablepô »  (voir, recouvrir la vue) ;  « emblepô » (regarder, fixer le regard sur) ; « horaô » (voir, voici, voilà, voyez) ; et « akouô » (entendre, écouter, apprendre).

Dans cet article, nous traitons le thème « voir » et « entendre » dans le Prologue de l’Évangile (1,1-18) dans lequel ce sujet est présenté de manière explicite et implicite. Il est explicite dans l’utilisation du verbe « theaomai » (voir, contempler) en 1,14b et du verbe « horaô » (voir) en 1,18a. « Voir » est implicite dans le fait que le Logos s’est fait chair (1,14a), il devient l’objet de la vue. Les thèmes d’écoute et de perception apparaissent évidents du fait que le Fils nous fait connaître le Père (1,18c) à travers sa vie, sa parole, son enseignement et ses œuvres. Avant d’étudier ces sujets en 1,14.18, nous présentons d’abord le texte et la structure du Prologue.

II. Le texte et la structure du Prologue

Les traducteurs de l’Évangile ont fait le choix des termes pour traduire le texte original grec. Dans cette partie, nous exposons quelques remarques sur la version utilisée avant de citer le texte du Prologue (1,1-18) et d’observer sa structure.

     1. Le texte de Jn 1,1-18

Le narrateur commence son Évangile par le Prologue qui présente à la fois le projet de l’ensemble de l’Évangile et la confession de foi de la communauté des disciples. Nous citons la traduction de la Bible de Jérusalem (BiJér), 2000, avec trois remarques : (1) La BiJér traduit le terme grec « Logos » qui signifie « la Parole » par « le Verbe ». Dans le Prologue, le Logos est personnalisé, incarné et désigne Jésus Christ. Nous utilisons le terme grec Logos dans notre analyse puisque son nuance du sens est plus riche que le mot « Verbe ». (2) Dans le texte grec, le mot « Logos » n’est pas employé au début du verset 1,9a : « Il était (hèn) la lumière véritable ». La BiJér a ajouté le terme « le Verbe » en 1,9a : « Le Verbe était la lumière véritable » en raison de la clarté de sens puisqu’en 1,6-8 le texte parle de Jean Baptiste tandis qu’en 1,9, il s’agit du Logos (le Verbe). Le terme « Logos » qui apparaît en 3 occurrences en 1,1 (1,1a.1b.1c) ne revient qu’en 1,14a. (3) La BiJér traduit le verbe « exègeomai » en 1,18c par « faire connaître » : « Le Fils Unique-Engendré, qui est dans le sein du Père, lui, l’a fait connaître (exègèsato) ». Le verbe « exègeomai » qui a le sens de « faire exégèse de » peut se traduire par « raconter », « expliquer », « interpréter », « dévoiler », « présenter » (cf. ci-dessous). Voici la traduction du Prologue 1,1-18 de la BiJér :

« 1 Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu. 2 Il était au commencement auprès de Dieu. 3  Tout fut par lui, et sans lui rien ne fut. 4 Ce qui fut en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, 5  et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisie.
6 Il y eut un homme envoyé de Dieu. Son nom était Jean. 7 Il vint pour témoigner, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui. 8 Celui-là n’était pas la lumière, mais il avait à rendre témoignage à la lumière.
9 Le Verbe était la lumière véritable, qui éclaire tout homme, venant dans le monde. 10 Il était dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne l’a pas reconnu. 11 Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas accueilli. 12 Mais à tous ceux qui l’ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom, 13 eux qui ne furent engendrés ni du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu.
14  Et le Verbe s’est fait chair et il a campé parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu’il tient du Père comme Unique-Engendré, plein de grâce et de vérité. »
15  Jean lui rend témoignage et s’écrie : “C’est de lui que j’ai dit : Celui qui vient derrière moi, le voilà passé devant moi, parce qu’avant moi il était.”
16 Oui, de sa plénitude nous avons tous reçu, et grâce pour grâce. 17 Car la Loi fut donnée par l’entremise de Moïse ; la grâce et la vérité advinrent par l’entremise de Jésus Christ. 18 Nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils Unique-Engendré, qui est dans le sein du Père, lui, l’a fait connaître. »

     2. La structure

Le Prologue a un genre littéraire particulier. Le développement se traduit par la reprise des mêmes termes comme des vagues à marée haute. En général, le Prologue comporte deux parties : 1,1-13 et 1,14-18, qui se distinguent par la reprise du terme Logos en 1,14a. Ce terme, qui est personnalisé et désignant Jésus Christ, apparaît en 4 occurrences dans l’Évangile et ne se trouve que dans le Prologue : 3 fois au premier verset (1,1a.1b.1c) et 1 fois en 1,14a. La reprise du mot Logos en 1,14a introduit un nouveau développement du Prologue dans la deuxième partie : 1,14-18.

Dans la première partie (1,1-13), il y a des indices de la présence du Logos dans le monde. Par exemple (a) le témoignage de Jean Baptiste en 1,6-8 ; (b) le Logos qui illumine tout homme (1,9) renvoie à l’enseignement et les œuvres de Jésus ; (c) l’expression « tous ceux qui l’ont accueilli » (1,12a) désigne tous ceux qui croient en Jésus ; (d) le refus des siens en 1,11b annonce le conflit et le refus de croire en Jésus de la part des autorités religieuses, tout au long de l’Évangile. En tout cas,  la présence du Logos dans le monde en 1,6-13 ne s’oppose pas à l’incarnation du Logos en 1,14a : « le Verbe s’est fait chair » puisque le narrateur vise dans chaque partie (1,1-13 et 1,14-18) les différents aspects de l’identité de Jésus et sa mission.

La première partie (1,1-13) est une présentation de la foi chrétienne dans l’histoire du salut, du commencement à la fin des temps. Elle est une confession de foi en Jésus Christ, le Logos préexistant, venu dans le monde. Face à Jésus, l’humanité se divise selon deux attitudes : l’acceptation ou le refus (1,10-13). La deuxième partie (1,14-18) décrit le Logos dans l’histoire concrète qui se déploie dans la suite de l’Évangile. La première partie (1,1-13) est en quelque sorte une introduction générale, tandis que la deuxième (1,14-18) est une introduction particulière au récit évangélique. Le Logos qui s’est fait chair (1,14a) nous raconte Dieu (1,18c). Le dernier verset du Prologue (1,18) s’ouvre à la mission de Jésus racontée dans la suite du récit. Ces deux parties (1,1-13 ; 1,14-18) sont liées entre elles et forment une structure en chiasme comme suit :


Dans une structure chiastique, l’idée dominante se trouve dans la dyade la plus extérieure (A//A’), et l’idée sous-dominante à la pointe dédoublée (F//F’) (cf. M. Girard, Évangile selon Jean  1-9,  2017, p. 42). Ainsi, les unités A, A’ affirment que Jésus est le Logos préexistant (1,1a), il était auprès de Dieu (1,1b) et était Dieu (1,1c). Il est le Fils Unique-Engendré qui est dans le sein du Père (1,18b), c’est lui qui fait connaître le Père au lecteur dans le récit de l’Évangile (1,18c). La pointe dédoublée (F, F’) présente la décision de l’homme face à la venue du Logos : « ne pas l’accueillir » (1,11b) ou « l’accueillir » (1,12a) pour devenir enfant de Dieu (1,12b). L’option de venir à Jésus ou de le rejeter ; de croire en lui ou de s’opposer à lui, est présente tout au long de l’Évangile. La structure en chiasme du Prologue prépare donc le lecteur à la lecture de l’Évangile sur deux points essentiels : (1) reconnaître l’identité divine de Jésus et l’autorité de sa mission ; (2) croire en son nom (1,12c), c’est-à-dire croire en Jésus et à sa parole pour avoir la vie éternelle.

Le titre Logos s’appliquant à Jésus de manière absolue (sans qualificatif) n’existe que dans le Prologue de l’Évangile (1.1a.1b.1c.14). Le terme « logos » dans le livre de l’Apocalypse en Ap 19,13 : « Le manteau qui l’enveloppe est trempé de sang ; et son nom ? Le Verbe de Dieu (ho logos tou theou) » ; et celui dans la première Épître de Jean en 1 Jn 1,1 : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie… (tou logou tès zôès) » sont qualifiés par un génitif. Ces deux occurrences (Ap 19,13 ; 1 Jn 1,1) renvoient au Logos-Jésus dans le Prologue de l’Évangile, mais celui-ci n’est pas employé de manière absolue : le Logos non suivi par un génitif.

Dans l’ensemble, le Prologue relate le parcours du Logos-Jésus. La notion de « logos » existe dans la philosophie grecque, mais dans le Prologue le sens du terme est fondé, d’une part, sur la littérature sapientiale de la Bible, et d’autre part, sur la réflexion de la communauté chrétienne primitive sur l’origine de Jésus, son identité et sa mission. Le Logos johannique signifie la Parole de Dieu personnalisée et incarnée en Jésus Christ. Probablement, le noyau du Prologue est un hymne chrétien que l’évangéliste a repris et retravaillé pour introduire son Évangile. Le mot Logos ou le Verbe est écrit en majuscule pour mettre en valeur son caractère divin, personnalisé, incarné dans la théologie johannique. L’incarnation du Logos ouvre un nouveau mode de révélation. Le Logos-Jésus se fait voir et entendre. 

III. Voir et entendre en 1,14.18

Le thème de « voir » et d’« entendre » en 1,14.18 est traité en quatre points : (1) « le Verbe s’est fait chair » (1,14a) ; (2) « nous avons contemplé (etheasametha) sa gloire » (1,14c) ; (3) « nul n’a jamais vu (heôraken) Dieu » (1,18a) ; (4) le Fils fait connaître le Père (1,18c).

     1. « Le Verbe s’est fait chair » (1,14a)

Le narrateur affirme que le Logos préexiste (1,1) et  s’incarne dans l’histoire : « Et le Verbe s’est fait (egeneto) chair (sarx) et il a campé (eskènôsen) parmi nous » (1,14a.14b). Le verbe grec « ginomai » (devenir) en 1,14a, conjugué à l’aoriste « egeneto », exprime un nouveau mode de présence du Logos : il devient « sarx » (la chair), c’est-à-dire une personne en chair et en os. L’habitation du Logos dans le monde réalise donc la promesse vétérotestamentaire en Is 7,14c : « Emmanuel (Dieu avec nous). » En même temps, la manière de percevoir la présence de Dieu dans l’histoire change radicalement avec l’incarnation du Logos. Désormais le Logos qui s’est fait chair manifeste la présence même de Dieu puisque le Logos était Dieu (cf. 1,1c) et il a campé (eskènôsen) sa tente parmi nous (cf. 1,14b). La venue du Logos renvoie ainsi à « la Tente du Rendez-vous », dans l’Exode, laquelle remplie de la gloire du Seigneur en Ex 40,34 : « La nuée couvrit la Tente du Rendez-vous (tèn skènèn tou marturiou), et la gloire de Yahvé (doxès kuriou) emplit la Demeure. » Il existe une double allusion entre Jn 1,14 et Ex 40,34 : d’abord le verbe « skènoô » (camper) en Jn 1,14b renvoie au substantif « skènè » (la tente) lequel possède la même racine en Ex 40,34a ; (2) ensuite, la gloire (doxa) du Logos incarné renvoie à la gloire de Yahvé en Ex 40,34b comme le narrateur le déclare en Jn 1,14c.14d : « Et nous avons contemplé sa gloire (tèn doxan autou), gloire (doxan) qu’il tient du Père comme Unique-Engendré, plein de grâce et de vérité. »

L’affirmation « le Logos s’est fait chair » (1,14a) commence la deuxième partie du Prologue marquée par la reprise du terme « Logos ». C’est une idée étrangère à l’esprit humain. Pour les Juifs, il est inconcevable que le Dieu d’Israël soit présent à l’humanité sous forme humaine (cf. 10,33b). La pleine humanité du Logos qui s’est montrée dans sa fragilité, dans son devenir, dans sa limite physique et dans son lien avec les autres créatures, est difficile à accepter pour l’esprit humain. On aperçoit en arrière-fond le caractère polémique de l’affirmation de la foi chrétienne vis-à-vis du Judaïsme. En fait, l’incarnation du Logos-Jésus est un des points essentiels de la foi chrétienne.

L’incarnation du Logos en 1,14a est une déclaration importante de la théologie johannique. Ce verset commence le nouveau développement du Prologue (deuxième partie 1,14-18) concernant l’identité de Jésus et sa mission. C’est une étape décisive dans l’histoire du salut. Le Logos personnalisé devient l’objet de la vue. Sa présence est visible et sa parole est audible à ses contemporains. Cependant, pour le lecteur au cours des siècles, ce n’est pas évident de parvenir à un « voir authentique » du Logos incarné. Il est invité à faire confiance aux témoins oculaires.

     2. « Nous avons contemplé (etheasametha) sa gloire » (1,14c)

Le narrateur est un parmi des témoins oculaires. Deux fois le pronom « nous » en 1,14b : « Il a campé parmi nous (en hèmin) » et en 1,14c : « et nous avons contemplé (etheasametha) sa gloire » donnent le ton solennel du témoignage de la venue du Logos-Jésus dans le monde. L’importance du témoignage est exprimée par le verbe « theaomai » (voir, contempler) avec deux éléments : d’abord, ce verbe en 1,14c ne renvoie seulement qu’à une pure contemplation des réalités invisibles puisque la visibilité physique du Logos incarné est juste mentionnée en 1,14b. Ensuite, l’aoriste « etheasametha » du verbe « theaomai » montre que le Logos a habité parmi les hommes à un moment précis. Ces deux indications se réfèrent à un « voir » avec les yeux de chair dans l’affirmation : « nous avons contemplé [vu] sa gloire » (1,14c). Autrement dit, la gloire du Logos incarné se fait voir dans l’histoire. Ce « voir » est basé sur la vue physique de l’homme Jésus. C’est l’acte de « voir » (theaomai) lié à la chair (sarx). Cette vue physique permet à « nous » de devenir des témoins oculaires d’autorité puisque la foi du lecteur au cours des siècles repose sur le témoignage des disciples de la première génération. Pour marquer l’importance du mystère de l’incarnation du Logos, le récit accorde aux verbes de vision un caractère concret, physique et même objectif. C’est pour cela qu’il ne faut pas dissocier « la vue spirituelle » de « la vue physique » ou encore privilégier l’une au détriment de l’autre.

Cependant, pour être témoin, la vue physique seule est insuffisante. Chez les disciples de Jésus, l’acte de « voir » est différent de ceux qui ne croient pas en Jésus. En fait, la vision johannique se situe simultanément sur le plan d’expérience sensible et sur celui des réalités spirituelles. Le « voir » authentique et plénier comporte une perception matérielle et une vision transcendante, qui n’est possible qu’avec la foi. Le « voir » physique devient donc un « signe » pour reconnaître l’identité divine de Jésus. En voyant l’homme Jésus et en croyant en lui, les disciples découvrent progressivement sa gloire « qu’il tient du Père comme Unique-Engendré, plein de grâce et de vérité » (1,14d).

Le verbe « voir » (theaomai) en 1,14c s’accompagne d’un complément mystérieux : « la gloire » (doxa). Dans la tradition biblique, la gloire décrit la manifestation de Dieu dans une théophanie spectaculaire et salvifique. L’Évangile parle de la gloire de Jésus dès le premier signe de Cana ; le narrateur conclut ce signe en 2,11 : « Cela, Jésus en fit le commencement des signes à Cana de Galilée et il manifesta (ephanerôsen) sa gloire (tèn doxan autou) et ses disciples crurent en lui. » La manifestation de la gloire conduit les disciples à la foi en Jésus. Ce dernier manifeste sa gloire par le signe de changement de l’eau en bon vin (2,1-11). En même temps, les signes que Jésus a faits manifestent aussi la gloire de Dieu. Par exemple, il dit à Marthe avant d’appeler Lazare à sortir du tombeau en 11,40 : « Ne t’ai-je pas dit que si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ? » Jésus parle de sa gloire aux Juifs en 8,54 : « Si je me glorifiais moi-même, ma gloire ne signifierait rien. C’est mon Père qui me glorifie. » Ainsi la gloire de Jésus et celle du Père sont inséparables puisque la gloire de Jésus est celle qu’il tient de son Père (1,14c.14d).

La manifestation de la gloire de Dieu se révèle plus profonde dans l’Évangile. Ce ne sont plus les éléments extraordinaires et spectaculaires qui sont importants. Les signes johanniques, qui manifestent la gloire de manière visible, sont dépouillés d’aspects miraculeux. Dans les signes, ce qui importe, ce sont les auditeurs qui parviennent à reconnaître l’identité de Jésus et à croire en lui. De plus, le texte johannique va plus loin dans la conception de la gloire : Jésus manifeste sa gloire par sa mort sur la croix. Sa passion est présentée comme un moment de sa glorification. La croix est un lieu de son élévation (cf. 3,14-15). Avant d’entrer dans sa passion, Jésus s’adresse à son Père en 17,5 : « Et maintenant, Père, glorifie-moi auprès de toi de cette gloire que j’avais auprès de toi avant que fût le monde. » Sur la croix, la gloire de Jésus se manifeste dans son amour jusqu’à l’extrême : « déposer sa vie pour ses amis » (15,13b) et dans la marque de son triomphe, car c’est le moment où il a vaincu le monde (16,33c). C’est par le don de sa vie que Jésus donne la vie éternelle aux croyants.

L’expression « nous avons contemplé sa gloire » (1,14c) veut dire que nous avons vu la manifestation de la gloire, celle de Dieu et celle de Jésus, l’envoyé de Dieu, à travers ses œuvres et sa parole ; que nous, les croyants, avons contemplé son amour extrême à travers le don de sa vie comme il le révèle en 10,11 : «  Moi, je suis le bon pasteur ; le bon pasteur dépose sa vie pour ses brebis. » La gloire de Jésus se déploie dans son identité divine et dans son pouvoir sur la vie et la mort comme il le dit aux Juifs en 10,18 : « Personne ne me l’enlève ; mais je la dépose de moi-même. J’ai pouvoir de la déposer et j’ai pouvoir de la reprendre ; tel est le commandement que j’ai reçu de mon Père. » Ainsi, il peut offrir la vie éternelle aux hommes qui parviennent à le « voir » réellement comme il l’affirme à la foule en 6,40b : « Quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle. »

La gloire de Jésus et celle du Père se manifestent aussi à travers les disciples. Jésus leur communique sa gloire quand il dit à son Père en 17,22 : « Je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes un. » Les disciples reçoivent donc la gloire de Jésus et entrent dans la communion avec lui et avec le Père. Ainsi, les disciples glorifient Jésus. Ce dernier s’adresse à son Père en 17,10c : « Je suis glorifié en eux ». Dans les discours d’adieux (Jn 13–17), Jésus dit aux disciples à la fin de la parabole du vigneron, de la vigne et du sarment (15,1-7) en 15,8 : « C’est la gloire de mon Père que vous portiez beaucoup de fruit et deveniez mes disciples. » Le fait de mener une vie de disciple en gardant sa parole et portant du fruit est la plus belle manière de glorifier le Père et Jésus. Dans cette perspective, la déclaration du narrateur : « nous avons vu sa gloire » (1,14c) renvoie au témoignage du disciple que Jésus aimait en 19,35 et 21,24.

Cependant, la gloire du Logos incarné n’est pas évidente à « voir » et à « contempler ». Le récit de l’Évangile va montrer que cette gloire s’est manifestée au monde mais elle est en quelque sorte cachée. La manifestation de la gloire de Jésus et celle du Père ont besoin d’être comprises, dévoilées et enseignées. C’est pourquoi, les témoins « nous » en 1,14c jouent un rôle décisif dans la transmission du message évangélique. Ils sont les témoins oculaires de la gloire du Fils Unique-Engendré qui nous révèle le Père puisque « nul n’a jamais vu (heôraken) Dieu » (1,18a).

     3. « Nul n’a jamais vu (heôraken) Dieu » (1,18a)

Le verset 18 du Prologue met en parallèle entre l’impossibilité de voir (horaô) Dieu (1,18a) et faire connaître (exègeomai) Dieu, le Père (1,18c). Ce dernier verset du Prologue nous présente donc quelques aspects importants de « voir » et d’« entendre ». Dans la tradition biblique, il existe deux explications sur l’impossibilité de voir Dieu. La première vient du caractère pécheur de l’homme (Is 6,5 ; Ex 33,20…). La deuxième vient de la transcendance absolue de Dieu (Ex 33,22). Cependant, la Bible raconte l’apparition de Yahvé à Abraham (Gn 18) et à Moïse (Ex 24). En fait, il ne s’agit pas tant de montrer que les hommes voient Dieu que de souligner que c’est Lui qui se fait voir d’Abraham et de Moïse.

En 1,18a, l’impossibilité de voir Dieu n’est pas liée à la situation pécheresse de l’homme, mais à sa condition de créature limitée dans l’espace et le temps. Le narrateur affirme ainsi la transcendance absolue de Dieu. Toute tentation de chercher à « voir Dieu » est exclue. Et pourtant, Dieu n’est pas inaccessible. C’est « le Fils Unique-Engendré » (1,18b), Jésus Christ (cf. 1,17), qui nous fait connaître le Père.

     4. Le Fils fait connaître le Père (1,18c)

Il y a un lien entre l’impossibilité de voir Dieu et faire connaître le Père par le Fils en 1,18 : « Nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils Unique-Engendré, qui est dans le sein du Père, lui, l’a fait connaître (exègèsato). » Comme nous l’avons dit, la traduction de l’aoriste au mode moyen grec « exègèsato » (1,18c) du verbe « exègeomai » est variée. En fait, les deux mots grecques en 1,18c : « ekeinos exègèsato », littéralement : « celui-là a fait exégèse [a expliqué] » peut être rendu de plusieurs manières. Par exemple, « lui, l’a fait connaître » (BiJér, 2000, cf. Osty, 1973) ; « nous l’a dévoilé » (TOB, 12e éd.) ; « celui-là a présenté » (Carrez, Nouveau Testament, interlinéaire, 1993) ; « lui, s’en est fait l’interprète » (Jean d’Arc, 1990) ; « lui, il expliqua » (Delebecque, 1987), etc. (Voir les références dans la bibliographie).

Le verbe « exègeomai » a le sens de conduire pas à pas jusqu’au terme d’une transmission de connaissance, c’est-à-dire d’exposer en détail, d’expliquer, d’interpréter, de commenter, de présenter, de faire l’exégèse de. Nous pouvons distinguer le verbe « exègeomai » des verbes liés à la vision : « apokaluptô » (dévoiler, révéler) en Jn 12,38 (cité Is 53,1) ; et le verbe « deiknumi » (montrer) en Jn 2,18 ; 5,20a.20b, etc. Selon le genre littéraire apocalyptique, ces deux derniers verbes se rattachent à une idée de voir. Tandis que, dans le contexte de 1,18, le verbe « exègeomai » exprime l’audition plutôt que la vision puisque « voir Dieu » est impossible (1,18a). La traduction du verbe « exègeomai » par « faire connaître » souligne une transmission par la parole et l’enseignement. Jésus se présente comme un révélateur par excellence.

Cependant, dans Prologue, un autre « voir » physique et théologique est mis en relief : « voir la gloire du Logos incarné en 1,14c (cf. étude plus haut). Ainsi, dans l’ensemble de l’Évangile, « faire connaître (exègeomai) le Père » déborde le domaine de l’audition et s’étend à la vision et à la lecture (lire ou écouter). En effet, l’expression « lui, l’a fait connaître » (1,18c) renvoie à un double niveau : au niveau de la rédaction de l’Évangile d’abord, « faire connaître le Père » ouvre le récit de l’Évangile. L’auteur situe son œuvre tout entier dans le but de faire connaître le Père aux hommes par le Fils. Au niveau du récit évangélique ensuite, « faire connaître le Père » c’est transmettre la totalité de la vie et de la mission de Jésus : son enseignement, ses œuvres, et surtout le don de sa vie sur la croix exprimant ainsi son amour jusqu’au bout (cf. 13,1c), son amour le plus grand pour ses amis (cf. 15,13). Dans cette perspective, « faire connaître le Père » recouvre à la fois « entendre » la parole de Jésus et « voir » ce qu’il a fait. Par l’incarnation du Logos, désormais « connaître Dieu » est communiqué à travers « voir » et « entendre » Jésus. Devant l’impossibilité de voir Dieu (1,18a), le statut du Fils Unique-Engendré est central dans le Prologue sur deux points :

(1) Premièrement, la révélation sur l’identité du Logos-Jésus. Le narrateur utilise plusieurs termes pour désigner le protagoniste du récit : « Le Logos était Dieu » (1,1c) ; « Le Logos s’est fait chair » (1,14a) ; l’Unique-Engendré (monogenès) »  (1,14d.18b) ; « Jésus Christ (Ièsous Christos) » (1,17b). Ces nominations affirment que le Fils Unique-Engendré (1,18b) est lui-même Dieu (1,1c). La proclamation solennelle de Jésus devant les Juifs en 8,24 : « Moi, Je Suis (egô eimi) » et la confession de Thomas devant Jésus Ressuscité en 20,28 : « Mon Seigneur (ho kurios mou) et mon Dieu (kai ho theos mou) » rejoignent l’affirmation du narrateur sur l’identité divine de Jésus dans le Prologue.

(2) Deuxièmement, la relation interpersonnelle et filiale entre le Logos-Jésus, le Fils Unique-Engendré et Dieu, le Père. Cette relation d’appartenance est exprimée par les prépositions grecques (pros, para, eis, cf. le sens ci-dessous) et le verbe « eimi » (être). (a) Pour les prépositions, deux fois, le texte utilise l’expression « auprès de Dieu (pros ton theon) » en 1,1b.2. En 1,14d, c’est le Fils qui « tient sa gloire du Père (para patros) » ; et en 1,18b, le Fils est « dans le sein du Père (eis ton kolpon tou patros) ». La préposition grecque « pros » avec l’accusatif veut dire « auprès de », « vers », « à », « avec », tandis que la préposition « eis » avec l’accusatif exprime une direction précise : « à », « dans », « sur ». La préposition « para » avec le génitif a le sens d’origine ou d’auteur : « d’après », « de chez », « de la part de ». Ces trois prépositions expriment la relation intime entre le Père et le Fils. Elles sont employées au début (1,1), au milieu (1,14) et à la fin (1,18) du Prologue pour montrer que l’incarnation du Logos ne modifie en rien la relation entre le Père et le Fils. (b) Quant à l’utilisation du verbe « eimi » (être), celui-ci apparaît en 3 occurrences au premier verset du Prologue (1,1a.1b.1c) lesquelles sont à l’imparfait : « ên » (était) qui insiste sur l’idée de durée. En 1,18b, le verbe « eimi » est conjugué au participe présent : « ho ôn » (qui est) : « le Fils Unique-Engendré, qui est (ho ôn) dans le sein du Père ». Le Prologue ne fait pas de différence entre la relation Père–Fils, avant et après l’incarnation du Logos. Le participe présent « ho ôn » (qui est) en 1,18b porte une valeur permanente. La relation et la communion entre le Père et le Fils n’ont pas été interrompues par l’incarnation. Cette relation face-à-face entre Jésus et son Père est rappelée tout au long de l’Évangile (10,30 ; 11,41-42 ; 16,32c ; 17,22b ; etc.).

IV. Conclusion

Le Prologue du quatrième Évangile (1,1-18) est une déclaration importante du narrateur laquelle résume et introduit à la lecture du récit évangélique. La visée du Prologue est double : d’une part, c’est une proclamation de foi de l’auteur – et derrière lui, sa communauté – sur l’identité de Jésus, son origine et sa mission, et d’autre part, le Prologue est un éclairage pour la lecture de l’ensemble de l’Évangile.

Le Prologue et la première conclusion de l’Évangile (20,30-31) permettent de résumer le but de l’auteur de l’Évangile en trois points : (1) la révélation sur l’identité de Jésus : Qui est-il ? D’où vient-il ? (2) la mission de Jésus : Qu’est-ce qu’il a dit ? Qu’est-ce qu’il a fait ? (3) une invitation offerte au lecteur : croire en Jésus pour avoir la vie en son nom (cf. 20,31). En tenant compte du projet du narrateur exprimé dans le Prologue (1,1-18) et la première conclusion (20,30-31), le lecteur fera une lecture plus approfondie du récit de la vie de Jésus.

L’authenticité et la crédibilité de l’Évangile sont assurées par la qualité du témoignage de « nous » : « Nous avons contemplé sa gloire [du Logos incarné] » (1,14b). Cette gloire est décrite, entre autres, à travers les thèmes de « voir » et d’« entendre » sur trois affirmations : (1) « Le Verbe s’est fait chair et il a campé parmi nous » (1,14a). Le Logos incarné devient l’objet de « voir » et d’« entendre ». (2) La transcendance de Dieu : « Nul n’a jamais vu Dieu » (1,18a) d’où (3) la nécessité de la mission de Jésus : « le Fils Unique-Engendré, qui est dans le sein du Père, lui, l’a fait connaître » (1,18b.18c). Ouvrons nos cœurs à l’écoute et à la lecture attentive de l’Évangile pour connaître de mieux en mieux le Père. C’est lui qui nous donne son Fils pour nous offrir la vraie vie, la joie complète et la paix profonde face aux défis de notre existence.

Le Fils Unique-Engendré face au Père dans une communion parfaite nous révèle une parole énigmatique en 14,9b : « Qui m’a vu (ho herôrakôs eme) a vu (heôraken) le Père », dit Jésus à Philippe. C’est-à-dire grâce à la présence du Logos incarné, désormais « voir le Père » est possible. Nous consacrerons un autre article pour étudier cette parole en lien avec l’impossibilité de voir le Père en 1,18a et en 6,46 où Jésus dit aux Juifs : « Non que personne ait vu (heôraken) le Père, sinon celui qui vient d’auprès de Dieu : celui-là a vu (heôraken) le Père »./.


     Bibliographie
CARREZ, M., Nouveau Testament, interlinéaire Grec/Français, Composition réalisée par The British and Foreign Bible Society, Swindon, Angleterre, 1993.
DELEBECQUE, É., Évangile de Jean, Texte traduit et annoté (CRB 23), Paris, J. Gabalda et Cie, 1987.
ÉCOLE BIBLIQUE DE JERUSALEM, (dir.), La Bible de Jérusalem, (BiJér), (Nouvelle édition revue et augmentée), Paris 2000.
GIRARD, Marc, Évangile selon Jean : structures et symboles Jean 1-9,  (vol. 1), Montréal – Paris, Médiaspaul, 2017. 316 p.
JEANNE D’ARC, Évangile selon Jean, Présentation du texte grec, traduction et notes, (Les évangiles), Paris, Les Belles Lettres - DDB, 1990.
La Bible, Traduction œcuménique, (TOB, 12e éd.), Paris – Villiers-le-Bel, Le Cerf - Société Biblique Française, 2011.
OSTY E., TRINQUET J., La Bible (Osty), Paris, Le Seuil, 1973.


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