11 février 2017

Jn 4,1-45 : texte, contexte, structure et particularités



Email: josleminhthong@gmail.com
Le 12 février 2017.

Contenu

I. Introduction
II. Le texte de Jn 4,1-45
     [1] 4,1-3 : La raison du voyage (3 v.)
     [2] 4,4-42 : Jésus en Samarie (39 v.)
     [3] 4,43-45 : L’arrivée en Galilée (3 v.)
III. Le contexte littéraire
    1. Les liens avec ce qui précède
        a) L’activité baptismale
        b) Le retour en Galilée
        c) Nicodème et la femme samaritaine
    2. Les liens avec ce qui suit
        a) La nourriture, la faim et la soif, boire et manger
        b) L’eau vive et les fleuves d’eau vive (4,10 // 7,38c)
        c) « Celui qui m’a envoyé » (4,34c // 5,30…)
    3. Les thèmes johanniques 
        a) L’identité de Jésus et sa mission
        b) Jésus et son Père
        c) « Croire en Jésus » et « la vie éternelle »
IV. La délimitation du texte et la structure
    1. La délimitation
    2. La structure
V. Les particularités du récit
    1. La topographie et la terminologie
    2. Les personnages
        a) Les disciples
        b) La femme samaritaine
        c) Les gens de la ville de Sychar
        d) Jésus, un Juif, le Messie (le Christ), le Sauveur
VI. Le narrateur et le lecteur
    1. L’omniscience du narrateur
    2. L’intelligence du lecteur
VII. Conclusion
Bibliographie


I. Introduction

Le récit de rencontre entre un homme et une femme auprès d’un puits est bien attesté dans l’Ancien Testament. C’est ainsi que le serviteur d’Abraham rencontre Rebecca auprès d’un puits, elle devient la femme d’Isaac (Gn 24) ; Jacob trouve Rachel, sa femme préférée, auprès d’un puits (Gn 29,1-20) ; Moïse rencontre les filles de Jéthro auprès d’un puits et Cippora devient sa femme (Ex 2,15b-22). Ces récits de rencontres auprès d’un puits débouchent sur un mariage. Dans ces récits, il n’y a pas de tension, de conflit ou de malentendu. Le récit johannique (Jn 4,4-42) contient quelques parallèles sur la forme avec les récits de l’Ancien Testament indiqués ci-dessus, par exemple : (1) Jésus se trouve auprès du puits de Jacob au cours d’un voyage ; (2) la rencontre se fait entre un homme (Jésus) et une femme (la Samaritaine) ; (3) la femme informe les habitants de sa présence ; (4) Jésus reçoit l’hospitalité des habitants de cette ville.

Cependant, le récit johannique (Jn 4,4-42) présente plusieurs particularités. (1) D’abord, la femme dans l’Évangile n’est pas une jeune fille qui va se marier avec un homme mais elle a eu cinq maris et celui qu’elle a maintenant n’est pas son mari (4,18). (2) Ensuite, le récit johannique ne débouche pas sur un mariage mais sur la foi en Jésus et sur la découverte de son identité : « le sauveur du monde » (4,42d). (3) Puis, la rencontre entre Jésus et la samaritaine est marquée par une longue histoire de querelles entre les Juifs et les Samaritains (4,9) ; entre les deux lieux d’adoration : « sur cette montagne » (Garizim) et « à Jérusalem » (4,20). L’hostilité entre les Juifs et les Samaritains remonte à l’époque du retour d’exil (538 av. J.-C.), cf. « Les relations entre les Juifs et les Samaritains » dans l’article : « Jn 4,4 : Pourquoi Jésus doit traverser Samarie ? » La révélation de Jésus dépasse ces différends, il dit à la Samaritaine : « Ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père » (4,21b) et « l’heure vient – et c’est maintenant – où les véritables adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité » (4,23). (4) Enfin, le narrateur utilise trois procédés littéraires : le malentendu, l’ironie et le langage symbolique dans la péricope Jn 4,4-42. (Voir l’article « Jn 4,5-15 et 4,31-38. Trois procédés littéraires : le malentendu, l’ironie et le langage symbolique »). Ces quatre particularités du texte johannique par rapport aux récits parallèles dans l’Ancien Testament demandent à étudier la section Jn 4,1-45 dans son contexte littéraire. L’étude de cet article montrera que la péricope « Jésus en Samarie » (Jn 4,4-42) est un récit de révélation sur plusieurs sujets : l’identité de Jésus ; sa relation avec Dieu, son Père ; la mission de Jésus et ses disciples. Pour l’auditeur et le lecteur, le récit indique ce que l’homme peut faire pour recevoir le don de l’eau vive.

Pour préparer à la compréhension du message du texte, nous présentons dans cet article cinq points : (1) le texte de Jn 4,1-45 ; (2) le contexte littéraire ; (3) la délimitation et la structure ; (4) les particularités du récit ; (5) le narrateur et le lecteur. L’étude des unités textuelles de 4,1-54 sera présentée dans un autre article. Les termes employés dans le découpage du texte de l’Évangile, en ordre décroissant, sont : une partie, une section, une péricope, une unité et une sous-unité.

II. Le texte de Jn 4,1-45

Nous citons la section 4,1-45 tirée de la Bible de Jérusalem, 2000. Pour faciliter la lecture, nous divisons le texte en plusieurs unités textuelles et donnons un sous-titre correspondant à la structure que nous proposons plus tard. Le nombre du verset (v.) indique la longueur du texte.

     [1] 4,1-3 : La raison du voyage (3 v.)

« 4,1  Quand Jésus apprit que les Pharisiens avaient entendu dire qu’il faisait plus de disciples et en baptisait plus que Jean – 2 bien qu’à vrai dire Jésus lui-même ne baptisât pas, mais ses disciples –, 3 il quitta la Judée et s’en retourna en Galilée. »

     [2] 4,4-42 : Jésus en Samarie (39 v.)

4,4-6 : L’introduction, le cadre du récit (3 v.)
« 4,4  Or il lui fallait traverser la Samarie. 5 Il arrive donc à une ville de Samarie appelée Sychar, près de la terre que Jacob avait donnée à son fils Joseph. 6 Là se trouvait la source de Jacob. Jésus, fatigué par la marche, se tenait donc assis tout contre la source. C’était environ la sixième heure. »

4,7-26 : Jésus et la femme samaritaine (20 v.)
             4,7-15 : L’eau du puits et l’eau vive (9 v.)
« 4,7 Une femme de Samarie vient pour puiser de l’eau. Jésus lui dit : “Donne-moi à boire.” 8 Ses disciples en effet s’en étaient allés à la ville pour acheter de quoi manger. 9 La femme samaritaine lui dit : “Comment ! toi qui es Juif, tu me demandes à boire à moi qui suis une femme samaritaine ?”  (Les Juifs en effet n’ont pas de relations avec les Samaritains.) 10 Jésus lui répondit : “Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : Donne-moi à boire, c’est toi qui l’aurais prié et il t’aurait donné de l’eau vive.” 11 Elle lui dit : “Seigneur, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond. D’où l’as-tu donc, l’eau vive ? 12 Serais-tu plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits et y a bu lui-même, ainsi que ses fils et ses bêtes ?” 13 Jésus lui répondit : « Quiconque boit de cette eau aura soif à nouveau ; 14 mais qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d’eau jaillissant en vie éternelle.” 15 La femme lui dit : “Seigneur, donne-moi cette eau, afin que je n’aie plus soif et ne vienne plus ici pour puiser.” »

             4,16-19 : La vie privée de la femme et sa découverte (4 v.)
« 4,16 Il lui dit : “Va, appelle ton mari et reviens ici.” 17 La femme lui répondit : “Je n’ai pas de mari.” Jésus lui dit : “Tu as bien fait de dire : ‘Je n’ai pas de mari’, 18 car tu as eu cinq maris et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari ; en cela tu dis vrai.” 19 La femme lui dit : “Seigneur, je vois que tu es un prophète... »

             4,20-26 : Adorer, adorateur et le Messie (7 v.)
« 20 Nos pères ont adoré sur cette montagne et vous, vous dites : C’est à Jérusalem qu’est le lieu où il faut adorer.” 21 Jésus lui dit : “Crois-moi, femme, l’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. 22 Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs. 23 Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les véritables adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car tels sont les adorateurs que cherche le Père. 24 Dieu est esprit, et ceux qui adorent, c’est en esprit et en vérité qu’ils doivent adorer.” 25 La femme lui dit : “Je sais que le Messie doit venir, celui qu’on appelle Christ. Quand il viendra, il nous dévoilera tout.” 26 Jésus lui dit : “C’est Moi, celui qui te parle.” »

4,27-30 : La transition, le départ et les arrivées (4 v.)
« 4,27 Là-dessus arrivèrent ses disciples, et ils s’étonnaient qu’il parlât à une femme. Pourtant pas un ne dit : “Que cherches-tu ?” Ou : “De quoi lui parles-tu ?” 28 La femme alors laissa là sa cruche, courut à la ville et dit aux gens : 29 “Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-il pas le Christ ?” 30 Ils sortirent de la ville et ils allaient vers lui. »

4,31-38 : Jésus et les disciples (8 v.)
             4,31-34 : L’aliment et la nourriture de Jésus (4 v.)
« 4,31 Entre-temps, les disciples le priaient, en disant : “Rabbi, mange.” 32 Mais il leur dit : “J’ai à manger un aliment que vous ne connaissez pas.” 33 Les disciples se disaient entre eux : “Quelqu’un lui aurait-il apporté à manger ?” 34 Jésus leur dit : “Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et de mener son œuvre à bonne fin.

             4,35-38 : La moisson, le semeur et le moissonneur (4 v.)
35 Ne dites-vous pas : Encore quatre mois et vient la moisson ? Eh bien ! je vous dis : Levez les yeux et regardez les champs, ils sont blancs pour la moisson. Déjà 36 le moissonneur reçoit son salaire et récolte du fruit pour la vie éternelle, en sorte que le semeur se réjouit avec le moissonneur. 37 Car ici se vérifie le dicton : autre est le semeur, autre le moissonneur ; 38 je vous ai envoyés moissonner là où vous ne vous êtes pas fatigués ; d’autres se sont fatigués et vous, vous héritez de leurs fatigues.” »

4,39-42 : Jésus et les gens de la ville de Sychar (4 v.)
« 4,39 De cette ville, nombre de Samaritains crurent en lui à cause de la parole de la femme, qui attestait : “Il m’a dit tout ce que j’ai fait.” 40 Quand donc ils furent arrivés près de lui, les Samaritains le prièrent de demeurer chez eux. Il y demeura deux jours 41 et ils furent bien plus nombreux à croire, à cause de sa parole, 42 et ils disaient à la femme : “Ce n’est plus sur tes dires que nous croyons ; nous l’avons nous-mêmes entendu et nous savons que c’est vraiment lui le sauveur du monde.” »

     [3] 4,43-45 : L’arrivée en Galilée (3 v.)

« 4,43 Après ces deux jours, il partit de là pour la Galilée. 44 Jésus avait en effet témoigné lui-même qu’un prophète n’est pas honoré dans sa propre patrie. 45 Quand donc il vint en Galilée, les Galiléens l’accueillirent, ayant vu tout ce qu’il avait fait à Jérusalem lors de la fête ; car eux aussi étaient venus à la fête. »

III. Le contexte littéraire

La section 4,1-45 raconte le voyage de Jésus de la Judée à la Galilée en passant par la Samarie. Cette section contient des liens (1) avec ce qui précède, (2) avec ce qui suit et (3) avec l’ensemble de l’Évangile.

    1. Les liens avec ce qui précède

Dans le détail, la section 4,1-45 possède plusieurs liens avec les chapitres qui précèdent (ch. 1–3) ; nous présentons ici trois points : (a) l’activité baptismale, (b) le retour en Galilée, (c) les parallèles et les contrastes entre la rencontre avec Nicodème et celle avec la femme samaritaine.

        a) L’activité baptismale

L’unité littéraire 4,1-3 rappelle l’activité baptismale de Jésus rapportée au ch. 3. Le narrateur relate en 4,1 : « Jésus apprit que les Pharisiens avaient entendu dire qu’il faisait plus de disciples et en baptisait plus que Jean ». Cette information renvoie à 3,22.26. En effet, après l’échange entre Jésus et Nicodème, le narrateur informe le lecteur en 3,22 : « Après cela, Jésus vint avec ses disciples au pays de Judée et il y séjourna avec eux, et il baptisait. » En 3,26, les disciples de Jean Baptiste confirment la réussite de Jésus en disant à leur maître : « Rabbi, celui qui était avec toi de l’autre côté du Jourdain, celui à qui tu as rendu témoignage, le voilà qui baptise et tous viennent à lui ! » Selon 4,1, le succès de Jésus concerne deux sujets : « faire plus de disciples » et « baptiser plus » que Jean Baptiste. C’est à cause de la connaissance des Pharisiens sur ces deux points que Jésus « quitta la Judée et s’en retourna en Galilée » (4,3). Nous abordons la précision du narrateur en 4,2 dans un autre article.

        b) Le retour en Galilée

Le verbe « se retourner » en 4,3, littéralement veut dire « aller de nouveau » (aperchomai palin). Cela montre que Jésus était en Galilée auparavant. En effet, après avoir appelé les trois premiers disciples en 1,37-42 (un disciple anonyme, André et Simon-Pierre), probablement à Béthanie au-delà du Jourdain (1,28), le narrateur relate en 1,43 : « Le lendemain, Jésus résolut de partir pour la Galilée, et il trouve Philippe. Jésus lui dit : “Suis-moi !” » Le commencement des signes (l’eau devenue bon vin) se passe à Cana de Galilée (2,1). Puis, Jésus monte à Jérusalem à l’occasion de « la Pâque des Juifs » (2,13). C’est au Temple de Jérusalem que Jésus a parlé de « la maison de son Père » (2,16c) et du « sanctuaire de son corps » (2,21). Après la rencontre avec Nicodème (3,1-12), suivi par un monologue (3,13-21), Jésus « vint avec ses disciples au pays de Judée et il y séjourna avec eux, et il baptisait » (3,22). Au début du ch. 4, « il quitta la Judée et s’en retourna en Galilée » (4,3).

En résumé, le parcours de Jésus se fait d’abord de Béthanie au-delà du Jourdain (1,28) à la Galilée (1,43), ensuite, de la Galilée à Jérusalem (2,13), puis au pays de Judée (3,22). Selon le contexte de 4,1-3, la méfiance des Pharisiens sur la renommée de Jésus au pays de Judée est la raison du retour de Jésus en Galilée (4,3).

        c) Nicodème et la femme samaritaine

Les deux rencontres de Jésus (avec Nicodème en 3,1-21, puis avec la femme samaritaine en 4,7-26) contiennent des éléments en parallèle et en contraste. Les parallèles sont nombreux : (1) C’est une rencontre privée mais le dialogue entre Jésus et Nicodème (12 versets, 3,1-12) est plus court que les échanges avec la femme samaritaine (20 versets, 4,7-26) lesquels sont suivis du dialogue avec les disciples, puis la rencontre et le séjour avec les gens de la ville de Sychar. Nicodème n’apparaît plus dans le récit après 3,12, la suite du récit en 3,13-21 est un monologue de Jésus, tandis que la femme samaritaine est présente au début (4,7) et à la fin (4,42) du récit. (2) Les procédés littéraires du malentendu, de l’ironie et du langage symbolique sont employés dans les deux cas. (3) Le fait de « naître de nouveau », « naître d’en haut », « naître d’eau et d’Esprit » pour « voir le Royaume de Dieu » (3,3-7) est en parallèle avec la connaissance du « don de Dieu » et « qui est Jésus » (son identité) pour accéder à l’« eau vive » (4,10.13-14). Dans les deux rencontres, Jésus propose à son interlocuteur d’accueillir sa révélation et de croire en lui. Le thème « croire en Jésus » en 3,16-17 est en parallèle avec 4,41-42. Ainsi, pour « voir le Royaume de Dieu » (3,3b) correspond à « avoir l’eau vive » (cf. 4,14). (4) La révélation de Jésus dans les deux rencontres concerne les mêmes thématiques, à savoir, son identité, sa relation avec son Père et sa mission dans le monde. (5) « Croire au Fils » (3,13-21) ou « croire en Jésus » (4,39-42) est l’objectif du récit. (Cf. Zumstein*, Jn 1–12, 2014, 142).

Les contrastes entre deux rencontres sont indéniables :



Les liens multiples avec ce qui précède permettent de tenir compte de la continuité et de l’unité du récit johannique. Dans cette perspective, plusieurs thèmes dans la péricope 4,4-42 sont en parallèle avec ce qui suit.

    2. Les liens avec ce qui suit

Nous présentons ici trois points qui manifestent les liens entre la péricope 4,4-42 avec ce qui suit : (a) L’eau et le pain, la faim et la soif, boire et manger (ch. 4 // ch. 6) ; (b) l’eau vive et les fleuves d’eau vive (4,10 // 7,38c) ; (c) « Celui qui m’a envoyé » (4,34c // 5,30…) en sachant qu’il existe encore d’autres parallèles.

        a) La nourriture, la faim et la soif, boire et manger

Le parallèle entre le ch. 4 avec ce qui suit, en particulier avec le ch. 6, concerne le thème de nourriture. En effet, « l’eau du puits » (4,11-12) renvoie à « la manne » (6,49-50) ; « l’eau vive » (4,10) fait allusion au « pain de vie » (6,33a), en particulier l’usage des verbes « boire » et « manger » en lien avec « la soif » et « la faim ». Les occurrences du thème de nourriture dans l’Évangile sont concentrées aux ch. 4 et ch. 6 :

-  « La nourriture / l’aliment » (hè brôsis), 4 fois : 4,32 ; 6,27a.27b.55, celle de Jésus (4,32) et celle de l’homme (6,27a.27b.55).

-  « La nourriture » (to brôma) de Jésus, 1 fois : 4,34.

- Le verbe « boire » (pinô), 11 fois : 4,7.9.10.12.13.14 ; 6,53.54.56 ; 7,37 ; 18,11, dans lesquelles, l’auditeur est le sujet du verbe (10 fois) et Jésus est le sujet du verbe (1 fois en 18,11). Jésus dit à Pierre en 18,11 : « Rentre le glaive dans le fourreau. La coupe que m’a donnée le Père, ne la boirai-je pas ? »

- Le verbe « manger » (esthiô), 15 fois : 4,31.32.33 ; 6,5.23.26.31a.31b.49.50.51.52.53.58 ; 18,28. Jésus est le sujet du verbe dans les 3 occurrences au ch. 4.

-   Le verbe « avoir soif » (dipsaô), 6 fois : 4,13.14.15 ; 6,35 ; 7,37 ; 19,28. Ce verbe exprime la soif de l’auditeur et celle de Jésus (1 fois en 19,28).

-  Le verbe « avoir faim » (peinaô), 1 fois en 6,35 parle de la faim de l’homme.

Si la Samaritaine demande à Jésus en 4,15 : « Seigneur, donne-moi cette eau, afin que je n’aie plus soif et ne vienne plus ici pour puiser », la foule demande à Jésus en 6,34 : « Seigneur, donne-nous toujours ce pain-là. » C’est le pain de Dieu que Jésus a révélé dans le verset précédent : « Le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et donne la vie au monde » (6,33). Jésus répond à la demande de la foule en 6,35 : « Je suis le pain de vie. Qui vient à moi n’aura jamais faim ; qui croit en moi n’aura jamais soif. » Cette parole renvoie à sa révélation en 4,14 : « Qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif ».

Le verbe « avoir soif » (dipsaô) exprime la soif de Jésus et celle de l’auditeur et du lecteur. D’abord, le fait que Jésus a demandé à boire en 4,7b montre qu’il a soif, même si le verbe « avoir soif » (dipsaô) n’est pas employé en 4,6-7. La fatigue (4,6b) et la soif de Jésus sur la route de sa mission renvoient à sa soif ultime sur la croix. En effet, le narrateur relate la dernière parole de Jésus sur la croix en 19,28 : « Après quoi, sachant que désormais tout était achevé pour que l’Écriture fût parfaitement accomplie, Jésus dit : “J’ai soif.” » Selon le contexte de 4,7 et 19,28 la soif de Jésus est comprise dans les deux sens : la soif physique met en relief son humanité et la soif spirituelle exprime son désir de réaliser sa mission : donner la vie éternelle aux croyants. Ensuite, l’Évangile parle de la soif de l’homme en général, par exemple, il révèle en 4,13-14a : « 13 Quiconque boit de cette eau aura soif à nouveau ; 14a mais qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif. » Quant à la femme samaritaine, elle parle de sa soif en 4,15, mais elle ne comprend pas encore le sens de l’eau vive dont Jésus parle en 4,13-14.

Dans l’Évangile de Jean, il existe une seule occurrence du verbe « avoir faim » (peinaô) en 6,35 en lien avec la métaphore de nourriture : « le pain de Dieu ». Ce verbe exprime la faim et la soif de l’homme. Jésus invite l’auditeur / le lecteur à boire l’eau vive et à manger le pain de vie pour ne plus jamais avoir soif (4,14) et avoir faim (6,35b). Dans la perspective de la croix, Jésus exhorte à la communion par sa mort et sa résurrection en utilisant les verbes « manger » et « boire ». Il déclare en 6,54-55 : « 54 Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour. 55 Car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment une boisson. »

La nourriture de l’homme renvoie à la nourriture de Jésus en 4,32-34. Il révèle aux disciples le sens symbolique de sa faim, de sa soif et de sa nourriture en leur disant : « J’ai à manger un aliment que vous ne connaissez pas » (4,32) et « ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et de mener son œuvre à bonne fin » (4,34).

La richesse du thème de nourriture exprimée par les termes : « aliment et nourriture », « la faim et la soif » « boire et manger » vise le sens symbolique, à savoir, un appel à croire en Jésus. Le parallèle du thème de nourriture entre Jn 4 et Jn 6 converge donc aux thèmes clés de l’Évangile : « croire en Jésus » pour « avoir la vie éternelle » que nous abordons dans la partie « les thèmes johanniques » ci-dessous.

        b) L’eau vive et les fleuves d’eau vive (4,10 // 7,38c)

Dans l’Évangile de Jean, Jésus ne parle que de l’eau vive (hudôr zaô) dans le sens symbolique en 4,10.14 et 7,38. L’eau vive en 7,37-39 est identifiée au don de l’Esprit que les croyants reçoivent après la mort et la résurrection de Jésus. Ce dernier proclame à la fin de la fête des Tentes en 7,37b-38 : « 37b Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et il boira, 38 celui qui croit en moi !” selon le mot de l’Écriture : De son sein couleront des fleuves d’eau vive. » Le narrateur explique en 7,39 : « Il [Jésus] parlait de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui avaient cru en lui ; car il n’y avait pas encore d’Esprit, parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié. »

Dans les deux cas au ch. 4 et ch. 7, « l’eau vive » est présentée en lien avec le thème « croire en Jésus ». Cependant, le don de l’eau vive est accordé en deux temps : avant et après la glorification de Jésus sur la croix. D’abord, l’ensemble de la péricope 4,4-42 permet de comprendre que ceux qui croient en Jésus au cours de sa vie publique reçoivent déjà le don de l’eau vive. C’est le cas des Samaritains qui ont cru en Jésus (4,39.41). Ces croyants concrétisent la parole de Jésus adressée à la foule en 6,35 : « Je suis le pain de vie. Qui vient à moi n’aura jamais faim ; qui croit en moi n’aura jamais soif. » Ensuite, « l’eau vive » renvoie au don de l’Esprit après la glorification de Jésus (7,37-39). Pour le lecteur après Pâques, il n’existe plus de distinction entre ces deux moments. L’Évangile est écrit après Pâques et le parcours de la foi des Samaritains racontée dans le récit est une invitation adressée au lecteur au cours des siècles : que le lecteur connaisse l’identité de Jésus, accueille sa révélation et croie en lui (4,41-42) pour avoir l’eau vive (4,13).

        c) « Celui qui m’a envoyé » (4,34c // 5,30…)

Pour la première fois dans l’Évangile, Jésus utilise l’expression « celui qui m’a envoyé » en 4,34c pour parler de sa relation avec son Père et de sa mission. Il dit à ses disciples : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et de mener son œuvre à bonne fin » (4,34). Dans la suite du récit, Jésus reprend plusieurs fois cette expression. Au ch. 4, Jésus en parle avec les disciples ; tandis que dans le chapitre suivant, Jésus parle aux Juifs en 5,30 : « Je ne puis rien faire de moi-même. Je juge selon ce que j’entends : et mon jugement est juste, parce que je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. » En 6,38, Jésus révèle à la foule : « Je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. » Comme en 4,34b, l’expression « celui qui m’a envoyé » en 5,30 et 6,38 est liée au thème de « faire sa volonté ».

« Celui qui a envoyé Jésus » est Dieu, son Père. Jésus est l’envoyé du Père, sa mission est de faire la volonté du Père. Jésus révèle la volonté de son Père à la foule en 6,40 : « Oui, telle est la volonté de mon Père, que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour. » L’expression de Jésus : « celui qui m’a envoyé » est une des particularités de la théologie johannique, elle exprime l’autorité de son enseignement et de sa mission. Ce titre renvoie à son statut de Fils Unique-Engendré et sa relation intime avec Dieu, son Père (cf. 1,18). Voir le point « b) Jésus et Dieu, le Père » ci-dessous.

    3. Les thèmes johanniques  

Certains sujets dans la péricope 4,4-42 parcourent l’ensemble de l’Évangile. Nous présentons ici trois thèmes johanniques : (a) L’identité de Jésus et sa mission ; (b) Jésus et son Père ; (c) « Croire en Jésus » et « la vie éternelle ».

       a) L’identité de Jésus et sa mission

La mission de Jésus en Samarie (4,4-42) consiste à révéler son identité divine pour que les auditeurs puissent croire en lui. Tout l’Évangile déploie la promesse de Jésus à ses disciples en 1,51 : « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme. » En effet, Jésus manifeste sa gloire en faisant « le commencement des signes » (2,11a) à Cana puis, au Temple de Jérusalem, il parle de la maison de son Père (2,16c) et « du sanctuaire de son corps » (2,21). Il révèle à Nicodème son origine : « Nul n’est monté au ciel, hormis celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme » (3,13). Jean Baptiste témoigne de Jésus en 3,34 : « Celui que Dieu a envoyé prononce les paroles de Dieu, car il ne mesure pas le don de l’Esprit. » C’est dans cette perspective que le lecteur comprend la parole de Jésus adressée à la femme samaritaine en 4,10 : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : Donne-moi à boire, c’est toi qui l’aurais prié et il t’aurait donné de l’eau vive. » Le dialogue avec cette femme prend fin avec une parole révélatrice : « C’est Moi, celui qui te parle » (4,26), par cette parole Jésus s’identifie lui-même au Messie dont parle la femme en 4,25. Jésus continue à dévoiler son identité et sa mission dans le dialogue avec les disciples (4,31-38) et avec les gens de la ville de Sychar (4,39-42).

La suite du récit de l’Évangile rapporte au lecteur les autres aspects sur l’identité de Jésus : son origine, sa relation avec son Père et sa mission à travers ses actes (les signes, les œuvres) et ses paroles. Du point de vue du narrateur, la révélation de Jésus racontée dans l’Évangile vise le lecteur : que le lecteur reçoive le don de la vie éternelle en devenant le disciple de Jésus, le sauveur du monde.

        b) Jésus et son Père

La mission de Jésus en Samarie est liée étroitement à son Père. Nous trouvons dans la péricope 4,4-42 les appellations : « Dieu » (theos), 2 fois : 4,10.24 (69 fois dans l’Évangile) ; Père (patèr), 4 fois : 4,12.20.21.23 (112 fois dans l’Évangile). Dans ces quatre occurrences « patèr », 2 fois, désigne les patriarches (4,12.20) et 2 fois, « patèr » parle d’« adorer le Père » (4,21.23). Pour la première fois dans l’Évangile, Jésus appelle son Père par l’expression : « celui qui m’a envoyé » en 4,34c, (voir ci-dessus). Dans le dialogue avec la Samaritaine sur le thème d’adoration, Jésus définit le véritable adorateur et la recherche du Père en 4,23 : « Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les véritables adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car tels sont les adorateurs que cherche le Père. » « Croire en Jésus » est donc d’entrer dans une nouvelle façon d’adorer Dieu, le Père.

« Le Père » dont Jésus parle est « son Père ». Au Temple de Jérusalem, Jésus dit aux vendeurs de colombes en 2,16 : « Enlevez cela d’ici. Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de commerce. » Devant l’hostilité des Juifs, Jésus leur révèle en 5,16 : « Mon Père est à l’œuvre jusqu’à présent et j’œuvre moi aussi. » Appeler Dieu « mon Père », c’est Jésus qui se présente comme son Fils. Cette relation Père – Fils parcourt tout l’Évangile. En effet, l’incarnation de Jésus selon la théologie johannique est mise en relation avec le Père. Le narrateur affirme en 1,14 : « Et le Verbe s’est fait chair et il a campé parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu’il tient du Père comme Unique-Engendré, plein de grâce et de vérité. » En particulier, la fin du Prologue fait le lien entre Dieu, le Père, le Fils et la mission du Fils en 1,18 : « Nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils Unique-Engendré, qui est dans le sein du Père, lui, l’a fait connaître. » Jésus est le Fils Unique-Engendré de Dieu le Père, il est en communion parfaite avec son Père puisqu’il « est dans le sein du Père » (1,18b). Jésus est donc le seul qui peut nous dévoiler le dessein du Père et le faire connaître (1,18c).

La mission de Jésus manifeste l’amour de Dieu. Jésus révèle à Nicodème en 3,16 : « Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, l’Unique-Engendré, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle. » Dans cette vision, Jean Baptiste témoigne de Jésus en 3,34-36 : « 34 Celui que Dieu a envoyé prononce les paroles de Dieu, car il ne mesure pas le don de l’Esprit. 35 Le Père aime le Fils et a tout remis dans sa main. 36 Qui croit au Fils a la vie éternelle ; qui résiste au Fils ne verra pas la vie ; mais la colère de Dieu demeure sur lui. » Dans le ch. 4, la révélation de Jésus se concentre sur les thèmes : « adorer le Père » (4,21-24), la recherche du Père (4,23c) et l’identification entre « le Père » et « Dieu » (4,24). Jésus révèle à la Samaritaine en 4,24 : « Dieu est esprit, et ceux qui adorent, c’est en esprit et en vérité qu’ils doivent adorer. » Ainsi, « adorer le Père » (4,23b) c’est adorer Dieu (4,24a). La révélation de Jésus sur le Père continue dans la suite de l’Évangile, en particulier dans les ch. 5–12 et 13–16, surtout au ch. 17 où Jésus s’adresse à son Père en 26 versets.

        c) « Croire en Jésus » et « la vie éternelle »

Dans notre péricope (4,4-42), le verbe « croire » (pisteuô) apparaît 4 fois en 4,21.39.41.42 (99 fois dans l’Évangile) : une fois dans la parole de Jésus adressée à la femme samaritaine en 4,21 : « Crois-moi, femme, l’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père » ; les trois autres occurrences (4,39.41.42) du verbe parlent de la foi des gens de la ville de Sychar sur deux niveaux : croire en Jésus grâce à « la parole de la femme » (4,39b), puis croire en Jésus grâce à « sa parole » (4,41b).

Quant à l’objet du verbe « croire » dans la péricope 4,4-42, une fois, Jésus exhorte la femme de croire en sa parole en 4,21a : « Crois-moi, femme… » ; une fois dans l’expression « croire en Jésus » (4,39) ; et dans les deux autres fois, le verbe « croire » n’a pas de complément : « ils furent bien plus nombreux à croire » (4,41a) ; « ce n’est plus sur tes dires que nous croyons » (4,42a) dit les gens de la ville de Sychar à la femme. Cette utilisation du verbe sans complément d’objet permet de l’interpréter dans le sens plus large, à savoir, « croire en Jésus » et « croire en sa parole ». (Voir l’article : « Croire (pisteuô) dans l’Évangile de Jean. »)

Dans la péricope 4,4-42, l’expression « la vie éternelle » est prononcée par Jésus lui-même 2 fois en 4,14.36. En 4,14 Jésus dit à la femme : « L’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d’eau jaillissant en vie éternelle (eis zôèn aiônion) » (4,14b). En 4,36, Jésus s’adresse aux disciples : « Le moissonneur reçoit son salaire et récolte du fruit pour la vie éternelle (eis zôèn aiônion) » (4,36a). Ainsi, « la vie éternelle » dans le contexte de 4,4-42, est à la fois l’une des caractéristiques de « l’eau vive » et le fruit récolté dans une moisson. Les deux métaphores de « l’eau » et du « fruit » appartiennent au thème de nourriture. En 6,26, « la nourriture » est liée à « la vie éternelle ». Jésus demande à la foule de travailler « pour la nourriture (brôsin) qui demeure en vie éternelle (eis zôèn aiônion) » (6,27b).

Selon la théologie johannique, les deux thèmes : « croire en Jésus » et « avoir la vie éternelle » sont inséparables. Ceux qui croient en Jésus ont la vie éternelle. C’est ainsi que Jésus déclare en 3,14-16 : « 14 Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l’homme, 15 afin que quiconque croit ait en lui la vie éternelle. 16 Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, l’Unique-Engendré, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle. » Jean Baptiste réaffirme cela en 3,36a : « Qui croit au Fils a la vie éternelle. » En 5,24, « avoir la vie éternelle » résulte d’un double engagement : « écouter la parole de Jésus » et « croire à celui qui l’a envoyé ». Jésus dit aux Juifs en 5,24 : « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui écoute ma parole et croit à celui qui m’a envoyé a la vie éternelle et ne vient pas en jugement, mais il est passé de la mort à la vie. »

« Croire en Jésus » pour « avoir la vie éternelle » est la volonté du Père, Jésus révèle ainsi à la foule en 6,40 : « Oui, telle est la volonté de mon Père, que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour. » Jésus réaffirme de manière solennelle aux Juifs en 6,47 : « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit a la vie éternelle. » À la fin du ch. 6, au nom des douze, Simon-Pierre confesse la foi en Jésus en 6,68-69 : « 68 Seigneur, à qui irons-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. 69 Nous, nous croyons, et nous avons reconnu que tu es le Saint de Dieu. » La foi des Douze est proclamée après la reconnaissance que Jésus « a les paroles de la vie éternelle » (6,68b). La vie éternelle ici est une caractéristique de la parole de Jésus.

La mission de Jésus est donc de donner la vie éternelle à tous ceux qui croient en lui. Jésus parle aux Juifs de ses brebis en 10,27-28 : « 27 Mes brebis écoutent ma voix, je les connais et elles me suivent ; 28 je leur donne la vie éternelle ; elles ne périront jamais et nul ne les arrachera de ma main. » Les brebis ici symbolisent les croyants. Jésus leur donne la vie éternelle, les garde et les protège. À la fin de sa vie publique, Jésus s’adresse à son Père sur sa mission de « donner la vie éternelle » en 17,2 : « Selon le pouvoir que tu lui as donné sur toute chair, il donne la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés ! », Puis Jésus définit ce don de la vie en 17,3 : « Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. » Le verbe « connaître » dans ce verset implique la décision de croire en Dieu, le Père et de croire en Jésus-Christ.

En résumé, la mission de Jésus dans l’Évangile de Jean permet de faire le lien entre « croire en Jésus » et « la vie éternelle ». Un seul moyen pour « avoir l’eau vive qui deviendra une source d’eau jaillissant en vie éternelle » (cf. 4,14b) est de « croire en Jésus » (4,39.41). En croyant en Jésus les gens de la ville de Sychar réalisent la parole de Jésus adressée à la femme au début de la rencontre en 4,10 : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : Donne-moi à boire, c’est toi qui l’aurais prié et il t’aurait donné de l’eau vive. » En effet, les Samaritains savent « le don de Dieu » et « qui est Jésus » (le sauveur du monde). Ils croient en lui, par conséquent ils reçoivent le don de « l’eau vive » (4,14) et « adorent le Père en esprit et en vérité » (4,23b). La foi de beaucoup de Samaritains rejoint l’image de moisson dont Jésus parle aux disciples en 4,35-36 : « 35 Ne dites-vous pas : Encore quatre mois et vient la moisson ? Eh bien ! je vous dis : Levez les yeux et regardez les champs, ils sont blancs pour la moisson. Déjà 36 le moissonneur reçoit son salaire et récolte du fruit pour la vie éternelle, en sorte que le semeur se réjouit avec le moissonneur. »

IV. La délimitation du texte et la structure

Nous avons présenté les liens multiples de la section 4,1-45 dans le contexte littéraire de l’Évangile. Dans cette partie, nous traitons les indices textuels qui permettent de délimiter la section 4,1-45, et puis sa structure.

    1. La délimitation

La deuxième moitié du ch. 3 évoque l’activité baptismale de Jésus (3,22), et son succès (3,26). Ce chapitre se termine par un monologue de Jean Baptiste en 3,31-36. Le début du ch. 4 (4,1) rappelle l’activité baptismale de Jésus en 3,22.36 pour introduire à une nouvelle étape : Jésus quitte la Judée et retourne en Galilée (4,3) en passant par la Samarie (4,4). Ce voyage s’achève en 4,43-45. Le narrateur relate en 4,45a : « Quand donc il [Jésus] vint en Galilée, les Galiléens l’accueillirent. » Le verset suivant (4,46) introduit au récit de la guérison du fils d’un fonctionnaire royal à Cana : « Il [Jésus] retourna alors à Cana de Galilée, où il avait changé l’eau en vin. Et il y avait un fonctionnaire royal, dont le fils était malade à Capharnaüm » (4,46). Ces indices textuels permettent de considérer 4,1-45 comme une section du texte dans laquelle le narrateur relate le projet du voyage de la Judée en Galilée.

    2. La structure

La structure de la section 4,1-54 se décompose en deux unités littéraires et une péricope : (I) l’unité 4,1-3 expose la raison du voyage de la Judée en Galilée ; (II) la péricope 4,4-42 décrit les rencontres de Jésus en Samarie ; (III) l’unité 4,43-45 rapporte l’arrivée de Jésus en Galilée et l’accueil des Galiléens.

La péricope « Jésus en Samarie » (4,4-42) est une partie du voyage ; elle se concentre sur un lieu précis : le puits de Jacob, près de la ville de Sychar en Samarie. Les rencontres auprès de ce puits sont soigneusement racontées avec 39 versets (4,4-42). Cette péricope se structure par une introduction (4,4-6) indiquant le lieu, le moment et la circonstance, puis trois rencontres de Jésus (1) d’abord avec la femme samaritaine (4,7-26), suivies par une transition en 4,27-30, (2) puis avec les disciples (31-38), (3) et enfin, avec les gens de la ville de Sychar (4,39-42).

Les quatre versets de transition (4,27-30) entre la première (4,7-26) et la deuxième (4,31-38) rencontre doivent être mis à part, puisque cette unité littéraire raconte l’arrivée des disciples (4,27a), le départ de la femme en ville (4,28) pour annoncer une nouvelle au gens de la ville de Sychar. Elle leur dit : « Venez voir un homme [Jésus] qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-il pas le Christ ? » (4,29) En écoutant cette parole, les gens de cette ville se mettent en route pour aller vers Jésus (4,30). Ainsi, l’unité de transition 4,27-30 est à la foi la conclusion de la rencontre entre Jésus et la femme samaritaine et l’introduction aux deux autres rencontres. La structure de la péricope 4,1-45 peut se présenter ainsi :



La péricope 4,4-42 est encadré par deux unités littéraires : (I) la raison du voyage (4,1-3) et (II) l’aboutissement de ce voyage (4,43-45). Les rencontres au puits de Jacob (4,4-42) commence par une introduction (4,4-6) qui rapporte d’abord, la nécessité de traverser la Samarie (4,4), (cf. article : Jn 4,4 : Pourquoi Jésus doit traverser Samarie ?), ensuite, les indications de l’espace, de la circonstance et du temps (4,5-6). Le lieu est la ville de Sychar, près de la terre « que Jacob avait donnée à son fils Joseph » (4,5b), Jésus se trouve précisément au puits de Jacob (4,6a). La circonstance est ainsi : « Jésus, fatigué par la marche, se tenait donc assis tout contre la source » (4,6b). Le temps est indiqué : « c’était environ la sixième heure » (4,6c). Cette unité littéraire (4,4-6) met donc en place le cadre du récit (cf. article : La topographie en Jn 4,1-43 : Samarie, Sychar, le puits de Jacob et le mont Garizim).

L’ensemble des trois rencontres de Jésus (d’abord avec la Samaritaine, puis avec les disciples et enfin avec les gens de Sychar) se concentre sur la révélation de Jésus sur deux sujets : « le don de Dieu » et « qui est Jésus » comme il le dit à la femme samaritaine dès le début de la rencontre en 4,10 : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : Donne-moi à boire… » La reconnaissance de ces deux sujets demande l’engagement des deux côtés : d’une part, Jésus communique la révélation à l’auditeur et d’autre part, en l’écoutant, l’auditeur apprend à connaître « le don de Dieu » et « qui est Jésus » (4,10a). La fin du récit montre la réussite de ce projet. Les gens de la ville de Sychar croient en Jésus (4,39.41) et découvrent l’identité de Jésus en proclamant : « C’est vraiment lui [Jésus] le sauveur du monde » (4,42). Le récit commence par l’opposition entre un Juif [Jésus] / et une Samaritaine [la femme] et se termine par la foi des Samaritains et le titre « le sauveur du monde » attribué à Jésus, c’est-à-dire Jésus apporte le salut au monde entier (aux Juifs, aux Samaritains, aux Païens). Dans cette perspective, il faut lire la péricope 4,4-42 comme un tout. Ce n’est pas seulement la rencontre entre Jésus et la femme samaritaine (4,7-29), mais aussi le dialogue avec les disciples (4,30-38) et la rencontre avec des gens de la ville de Sychar (4,39-42). Pour le lecteur, le sens du récit n’est complet qu’avec la totalité de la péricope 4,4-42.

En effet, les trois scènes de rencontre sont bien articulées et chacune des trois rencontres éclaire les deux autres. L’indication du départ des disciples (4,8) au début du dialogue entre Jésus et la Samaritaine (4,7) prépare le retour des disciples en 4,27. Dans l’unité de transition 4,27-30, tous les personnages du récit sont indiqués : les disciples arrivent de la ville (4,27a) ; ils n’osent pas faire part de leur étonnement à Jésus leur étonnement (4,27b) ; la femme s’en va à la ville (4,28) et les gens de la ville de Sychar vont vers Jésus (4,30). L’indication de l’arrivée des gens de la ville vers Jésus en 4,30 prépare leur rencontre avec ce dernier en 4,39-42. Notons que la longueur, le contenu de ces trois rencontres sont différents.

-  Le dialogue avec la femme samaritaine est le plus long (20 v., 4,7-26) sur trois sujets : (1) l’eau vive (9 v.) ; (2) la vie conjugale de la femme (4 v.) ; et (3) le lieu, la manière d’adorer le Père et le Messie (7 v.). La découverte de la femme sur l’identité Jésus se dévoile au fur et à mesure au cours de l’échange.

-  Le dialogue avec les disciples (8 v., 4,31-38) est moins développé. Les disciples ne disent rien après la révélation de Jésus sur sa nourriture (4,34) et sur la métaphore de la moisson, le semeur et le moissonneur (4,35-38). L’unité 4,31-38 se concentre donc sur la révélation de Jésus et vise l’intelligence du lecteur. La parole de Jésus dans cette unité éclaire le sens de la rencontre avec la femme samaritaine et la foi des gens de la ville de Sychar.

- La rencontre avec les gens de la ville est racontée seulement en 4 versets (4,39-42). Elle est la plus courte mais le résultat de cette rencontre est le point culminant de l’ensemble de la péricope 4,4-42. Aucune parole directe de Jésus n’est rapportée dans cette unité, puisque l’essentiel de sa révélation a été dit dans les deux rencontres précédentes. Le témoignage de la femme en 4,29 est rapporté en partie en 4,39b. Le récit prend fin par une parole des gens de la ville adressée à la femme (4,42). Au niveau du temps, cette troisième rencontre est la plus courte (4 v.) mais sur la durée elle est plus longue : la rencontre est suivie par le séjour de Jésus de deux jours (4,40c) avec les habitants de la ville de Sychar. Le couronnement de l’ensemble de la péricope 4,4-42 se trouve dans cette petite unité littéraire (4,39-42) : croire en Jésus (4,39.41) et reconnaître que Jésus est le sauveur du monde (4,42).

En résumé, la longueur des échanges en direct avec les auditeurs diminue mais le contenu de la révélation augmente au fil des deux premières rencontres. La dernière rencontre se concentre sur la réussite spectaculaire de l’enseignement de Jésus. Ce sont les auditeurs (les gens de la ville de Sychar) qui manifestent leur foi en Jésus et font part de sa nouvelle identité « le Sauveur du monde » à la femme en 4,42. Ainsi, en croyant en Jésus, les Samaritains connaissent « le don de Dieu » et « qui est Jésus » (4,10a), ils reçoivent le don de l’eau vive (4,13-14) et deviennent les véritables adorateurs qui adorent le Père en esprit et en vérité (4,23b).

V. Les particularités du récit

Les particularités de la section 4,1-45 sont innombrables, puisque le récit 4,1-45 est unique dans l’Évangile de Jean et dans toute la Bible. Il existe des parallèles avec les autres textes de la Bible mais l’histoire racontée et la mise en récit en Jn 4,1-45 sont propres au quatrième Évangile. Dans cette partie, nous choisirons de présenter d’abord (1) certaines indications sur la topographie et la terminologie propres à la péricope 4,4-42, puis (2) les particularités des personnages du récit.

    1. La topographie et la terminologie

En dehors de la péricope 4,4-42, le reste de l'Évangile ne fait pas allusion ou encore de rappel au passage Jésus en Samarie. Après 4,42, la femme samaritaine et les gens de la ville de Sychar disparaissent définitivement du récit. Ce n’est pas comme le cas de Nicodème qui vient trouver Jésus la nuit en 3,2. Cette rencontre est rappelée encore deux fois dans l’Évangile en 7,50 : « Nicodème,… celui qui était venu trouver Jésus précédemment » et en 19,39 : « Nicodème – celui qui précédemment était venu, de nuit, trouver Jésus… ».

Les indications topographiques propres à la péricope 4,4-42 se trouvent en 4,5-6a : « 5 Il [Jésus] arrive donc à une ville de Samarie appelée Sychar, près de la terre que Jacob avait donnée à son fils Joseph. 6a Là se trouvait la source de Jacob. » Cf. article : « La topographie en Jn 4,1-43 : Samarie, Sychar, le puits de Jacob et le mont Garizim. » Dans l’ensemble de l’Évangile, les termes désignant « la source » (hè pègè), 3 fois en 4,6a.6b.14 et « le puits » (to phear), 2 fois en 4,11.12, n’apparaissent que dans l’unité littéraire 4,4-15. Les vocabulaires et les expressions n’existantes que dans la péricope 4,4-42 sont : « l’eau vive » (hudôr zôn), 2 fois : 4,10.11 (excepté une fois en 7,38 dans l’expression « des fleuves d’eau vive ») ; « être fatigué » (kopiaô), 3 fois : 4,6.38a.38b ; « la fatigue » (ho kopos), 1 fois : 4,38 ; « la nourriture » (to brôma), 1 fois : 4,34 ; « la moisson » (ho therismos), 2 fois : 4,35a.35b ; « le moissonneur » (ho therizôn, participe du verbe therizô), 3 fois : 4,36a.36b.37 ; « moissonner » (therizô) 1 fois : 4,38 ; « le semeur » (ho speirôn), 2 fois : 4,36.37. Le terme grec « anèr » apparaît en 8 occurrences dans l’Évangile avec deux sens : (1) « homme » (anèr), 3 fois : 1,13.30 ; 6,10 et (2) « mari » (anèr), 5 fois en 3 versets : 4,16.17a.17b.18a.18b. Ainsi le terme « anèr » dans le sens de « mari » est propre à la péricope 4,4-42.

Le substantif « adorateur » (ho proskunètès) apparaît 1 seule fois dans l’Évangile en 4,23. Quant au verbe « proskuneô » (adorer, prosterner), il apparaît en 11 occurrences dans l’Évangile de Jean (4,20a.20b.21.22a.22b.23a.23b.24a.24b ; 9,38 ; 12,20). Cependant, c’est seulement dans l’unité littéraire 4,20-24 que le thème d’« adorer le Père » est présenté (9 occurrences du verbe). Les deux autres occurrences en 9,38 ; 12,20 n’appartiennent pas à la révélation de Jésus. En effet, en 9,38, le verbe « proskuneô » décrit l’action de l’ancien aveugle-né et ce verbe a le sens de « prosterner ». Le narrateur relate ce que l’ancien aveugle a dit et a fait devant Jésus en 9,38 : « Il déclara : “Je crois, Seigneur”, et il se prosterna (proskunèsen) devant lui. » En 12,20, le narrateur raconte qu’« il y avait là quelques Grecs, de ceux qui montaient pour adorer (proskunèsôsin) pendant la fête. » La révélation sur la manière d’« adorer le Père » et « les véritables adorateurs » est donc la particularité de la péricope 4,4-42.

    2. Les personnages

La péricope 4,4-42 s’organise autour de trois rencontres. Nous abordons les particularités des quatre personnages de cette péricope : (a) les disciples, puisque le terme « disciple » (mathètès) apparaît dès le début du ch. 4 (4,1) ; (b) la femme de la Samarie (gunè ek tès Samareias) ; (c) les gens de la ville de Sychar ; et (d) Jésus, le personnage principal du récit.

        a) Les disciples

Le terme grec au pluriel « hoi mathètai » (les disciples) apparaît en 6 occurrences dans la section 4,1-45 (4,1.2.8.27.31.33). En 4,1-2, le narrateur rapporte que Jésus « faisait plus de disciples et en baptisait plus que Jean » (4,1b) puis il précise que « bien qu’à vrai dire Jésus lui-même ne baptisât pas, mais ses disciples » (4,2). Dans la suite, le narrateur se concentre sur Jésus en utilisant le pronom personnel au singulier : « il quitta la Judée… » (4,3) ; « il lui fallait traverser la Samarie » (4,4) ; « Il arrive donc à une ville de Samarie » (4,5a). C’est seulement en 4,8 que le lecteur découvre que les disciples sont avec Jésus quand le narrateur raconte en 4,8 : « Ses disciples en effet s’en étaient allés à la ville pour acheter de quoi manger. » Ce verset prépare le retour des disciples après le dialogue avec la femme samaritaine en 4,27a : « Là-dessus arrivèrent ses disciples… » Les disciples s’adressent à Jésus une seule fois en 4,31b : « Rabbi, mange. » En 4,27, ils s’étonnent que Jésus parle à une femme, mais eux restent muets sans oser exprimer leur étonnement. En 4,33, les disciples parlent entre eux et non avec Jésus. Après 4,33, les disciples passent à l’arrière-plan du récit. Aucune réaction ou parole des disciples est rapportée après la révélation de Jésus sur sa nourriture (4,34) et sur les thèmes de la moisson, le semeur et le moissonneur (4,35-38). Notons que Jésus s’adresse aux disciples en utilisant le pronom personnel « vous » en 4,38 : « Je vous ai envoyés moissonner là où vous ne vous êtes pas fatigués ; d’autres se sont fatigués et vous, vous héritez de leurs fatigues. »

Le terme « les disciples » (hoi mathètai) n’est plus indiqué dans le texte après 4,33 jusqu’à 6,3 : « Jésus gravit la montagne et là, il s’assit avec ses disciples », raconte le narrateur. Supposons que les disciples soient présents avec Jésus dans le récit (4,39–6,2) ; cependant le narrateur attire l’attention du lecteur sur le personnage central du récit qui est Jésus. Le narrateur concentre sur ses paroles et ses actes pour que le lecteur puisse reconnaître l’identité de Jésus, sa mission et son message.

        b) La femme samaritaine

Compte tenu de l’importance du contenu et de la longueur du dialogue entre Jésus et la femme samaritaine (20 v.), celle-ci est un personnage clé de la péricope 4,4-42. Le contenu du dialogue souligne plusieurs points de sa préoccupation : la remarque de la différence entre homme et femme, entre Juif et Samaritain (4,9), sa réponse sur la question de mari (4,17a), son questionnement religieux sur le lieu d’adoration (4,20) et sa recherche spirituelle dans l’attente du Messie (4,25). Avec la richesse des thèmes dans le dialogue avec Jésus, elle représente à la fois les Samaritains et tous ceux qui cherchent à rencontrer et adorer Dieu. En particulier, ce personnage renvoie à la vie concrète et à la recherche spirituelle du lecteur. À travers elle, le narrateur transmet au lecteur la révélation de Jésus sur plusieurs points : le don de l’eau vive (4,14) ; la connaissance de Jésus (4,16-18) ; d’où vient le salut (4,22c) ; les véritables adorateurs et la manière d’adorer le Père (4,23) ; enfin, Jésus s’identifie au Messie (le Christ) celui qu’attend la Samaritaine en 4,26 : « C’est Moi, celui qui te parle », dit Jésus à la femme. Sur ce point culminant du dialogue, la femme laisse là sa cruche, court à la ville et dit aux gens : 29 « Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-il pas le Christ ? » (4,29). Dans la parole de la femme, Jésus est décrit par deux éléments : d’abord sa connaissance mystérieuse de la vie privée de la femme (4,17b-18) et ensuite l’attribution à Jésus du titre « Christ » sous forme d’une interrogation. Elle n’affirme pas que Jésus est le Christ. Ce sont les gens de la ville de Sychar qui répondront plus tard à cette question sur l’identité de Jésus par un nouveau titre : « le sauveur du monde » (4,42). Ce titre déborde l’attente du Messie de la femme dans la perspective samaritaine en 4,25.

Au cours du dialogue (4,7-26) la connaissance et la découverte de la femme sont présentées sous deux formes : affirmation et questionnement. Elle affirme que Jésus est juif et en conséquence prend de la distance en tant que samaritaine (4,9), puis avec plus de respect, elle poursuit le dialogue en appelant Jésus : « Seigneur (kurie) », 3 fois en 4,11.15.19. Elle lui demande : « Serais-tu plus grand que notre père Jacob ? » (4,12a) Pour elle la réponse sous-entendue à cette question est négative. Après le dialogue sur le thème de « mari », elle découvre en Jésus quelque chose de nouveau en lui disant : « Seigneur, je vois que tu es un prophète... » (4,19), puis elle introduit le thème du lieu d’adoration : « sur cette montagne » (pour les Samaritains) et « à Jérusalem » (pour les Juifs). À la fin du dialogue, elle parle du Messie attendu, selon la perspective samaritaine (4,25) et Jésus s’identifie à cette figure du Messie en lui révélant : « C’est Moi, celui qui te parle » (4,26). Le dialogue avec la femme prend fin dans ce verset ; elle va en ville et invite les gens de la ville à venir rencontrer Jésus.

Un détail étonnant et intéressant se passe à la fin du récit : les gens de la ville de Sychar ont fait connaître à la femme que Jésus est le sauveur monde (4,42c). Certains auteurs considèrent que la femme samaritaine a cru en Jésus (cf. Gourgues, « Si tu savais », 1993, 53 ; Michaels*, 2010, 249). Cependant, la foi de cette femme n’est pas dite dans le récit. Sa découverte sur l’identité de Jésus et sa décision de croire en lui restent ouvertes. Cette ouverture a du sens pour le lecteur. En effet, le parcours de la femme dans le récit est un appel adressé au lecteur. Avec cette femme, le lecteur est invité à découvrir qui est Jésus et à prendre sa propre décision selon l’exemple des gens de la ville de Sychar.

        c) Les gens de la ville de Sychar

En entendant la parole de la femme, les gens de Sychar allaient vers Jésus (4,30). Entre temps, Jésus révèle aux disciples sa nourriture, sa mission et leur mission (4,31-38). L’arrivée des Samaritains renvoie donc à la métaphore de « moisson » (cf. 4,35-36). Avant que les Samaritains rencontrent Jésus en 4,40, le narrateur parle déjà de leur foi en 4,39a : « De cette ville, nombre de Samaritains crurent en lui à cause de la parole de la femme. » Le séjour de Jésus chez eux porte du fruit, le narrateur relate ainsi en 4,41 : « Ils furent bien plus nombreux à croire, à cause de sa parole [de Jésus]. » Qu’est-ce que Jésus a dit aux Samaritains durant son séjour ? Cela n’est pas rapporté dans le récit, puisque l’essentiel de sa révélation est communiqué au lecteur dans les rencontres précédentes avec la femme (4,7-26) et avec les disciples (4,31-38). Ce qui est important est que les gens de la ville de Sychar ont cru et découvert que Jésus est le sauveur du monde (4,42). Cette connaissance est le résultat d’un engagement de la foi en deux étapes. Le narrateur relate d’abord : « de cette ville, nombre de Samaritains crurent en lui à cause de la parole de la femme » (4,39a), et ensuite, « ils furent bien plus nombreux à croire, à cause de sa parole » (4,41). L’écoute la parole de Jésus permet aux gens de Sychar de découvrir son identité.

Nous avons présenté plus haut que ce sont les gens de la ville qui font connaître à la femme un nouveau titre de Jésus : « le sauveur du monde » (4,42). La femme l’a ainsi appris auprès des gens. Il existe donc une complémentarité entre la femme et les gens de Sychar : d’une part, c’est grâce à la femme que ces gens ont rencontré Jésus et ont cru en lui, et d’autre part, c’est grâce à eux que la femme a appris que Jésus est le sauveur du monde. Ainsi, le récit ne déploie tout son sens qu’à la fin, au verset 4,42, puisque la femme est présente du début (4,7) et à la fin du récit (4,42). Pour la femme samaritaine, pour les gens de Sychar et pour le lecteur, la révélation de Jésus et la découverte de son identité se dévoilent enfin en 4,42.

        d) Jésus, un Juif, le Messie (le Christ), le Sauveur

Jésus est le protagoniste du récit, il est présent tout au long de la section 4,1-45, ce n’est pas le cas des autres personnages. En effet, la femme samaritaine est absente du dialogue entre Jésus et ses disciples. Les disciples ne connaissent pas le contenu du dialogue entre Jésus et la femme. Quant aux gens de la ville de Sychar, ils ne voient Jésus que dans les quatre derniers versets (4,39-42).

Dans la péricope 4,4-42, l’humanité de Jésus est exprimée dans le fait qu’il est fatigué par la marche et demande à la femme : « Donne-moi à boire » (4,7b). Cependant, Jésus passe tout de suite à une discussion dans le sens symbolique de l’expression « l’eau vive ». Le premier échange de Jésus avec la femme en 4,10 est déjà une parole révélatrice : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : Donne-moi à boire, c’est toi qui l’aurais prié et il t’aurait donné de l’eau vive. » La suite du récit ne revient plus à sa demande à boire en 4,7b. En particulier, quand les disciples demande à Jésus : « Rabbi, mange » (4,31b), Jésus ne mange pas et il leur dit : « J’ai à manger un aliment que vous ne connaissez pas. » Nous pouvons conclure que « la boisson » et « la nourriture » aux sens premiers conduisent à leurs sens symboliques : C’est Jésus lui-même qui offre l’eau vive jaillissant en vie éternelle (4,14b) et sa nourriture consiste à faire la volonté de celui qui l’a envoyé et à mener l’œuvre du Père à bonne fin (4,34). Dans cette perspective, la péricope 4,4-42 se concentre sur la révélation de l’identité de Jésus et sa mission en vue de conduire l’interlocuteur et surtout le lecteur à la foi.

L’identité de Jésus est reconnue progressivement par la femme samaritaine, avec elle, le lecteur sait que Jésus est « un Juif » (4,9b), mais plus qu’un Juif, il connaît « ce qu’il y avait dans l’homme » (2,25b), ici Jésus connaît la situation de la vie conjugale de la femme (4,16-18). À travers le procédé littéraire d’ironie, le lecteur sait que Jésus est beaucoup plus grand que le patriarche Jacob (4,12a). La femme reconnaît que Jésus est un prophète (4,19) et surtout Jésus révèle qu’il est le Messie que la femme attendait (4,26). Le point culminant de la révélation est le titre « le sauveur du monde » (4,42c) attribué à Jésus. Ce n’est pas Jésus qui en parle mais ce sont les gens de la ville de Sychar qui lui donnent ce titre. Ils n’énoncent pas ce titre devant Jésus mais en font allusion à la femme en 4,42, c’est-à-dire les gens de la ville jouent le rôle de témoin. Ce titre universel réunit les Juifs, les Samaritains et les païens dans la foi en Jésus et dans la véritable adoration du Père. Tout homme peut devenir « le véritable adorateur » qui adore le Père en esprit et en vérité (4,23). La foi (croire en Jésus) et la découverte (le sauveur du monde) des gens de Sychar affirment la réussite de Jésus dans son enseignement. Nous avons noté qu’aucune parole directe de Jésus n’est rapportée dans la rencontre avec les gens de la ville. C’est par sa manière d’être et par sa parole que Jésus a fait connaître aux gens de la ville de Sychar son identité et sa mission, et à travers eux, cette découverte est communiquée à la femme et au lecteur au fil des siècles.

Le titre « Messie », en hébreu Mašîa, translittéré en grec « Messias », apparaît seulement en 2 occurrences dans l’Évangile de Jean (1,41 ; 4,25). Ces deux occurrences sont suivies par une explication en grec « Christ » (Christos) : « ce qui veut dire Christ » (1,41c) ; « celui qu’on appelle Christ » (4,25b). Cependant le titre « Messie » en 1,41 et 4,25 est placé dans deux contextes différents. En 1,35-42, les deux disciples de Jean Baptiste suivaient Jésus (1,37) et demeuraient auprès de Jésus ce jour-là (1,39c). Après cette rencontre, André, l’un des deux qui a suivi Jésus, dit à son frère Simon en 1,41b : « “Nous avons trouvé le Messie” – ce qui veut dire Christ. » Quant au titre « Messie » (Christ) en 4,25, il appartient à la parole de la femme adressée à Jésus au cours d’un dialogue de 20 versets (4,7-26). Les différences du contexte et du sens de « Messie » (Christ) sont présentées dans le tableau ci-dessous :



Dans la perspective juive, Jésus accepte implicitement le titre « Messie » (Christ) qu’André lui a attribué en 4,41. Cependant Jésus invite les disciples à découvrir davantage son identité dans la suite de l’Évangile quand il leur promet en 1,51 : « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme. » Dans la perspective samaritaine, la femme parle du « Messie » (Christ) avec Jésus comme un personnage à venir et selon le concept samaritain du Messie. Le contexte de 1,41 et 4,25-26 montre que Jésus est « le Messie » (le Christ) à la fois selon l’attente juive (1,41) et l’attente samaritaine (4,26). Cependant la mission de Jésus ne s’enferme pas qu’au monde Juif ou samaritain ; Jésus est le sauveur du monde (4,42).

Le titre « Christ » (Christos) attribué à Jésus revient dans la parole de la femme adressée aux gens de la ville de Sychar en 4,29 : « Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-il pas le Christ ? » L’utilisation du titre « Christ » dans l’Évangile de Jean permet au lecteur de répondre « oui » à la question de la femme. En effet, le terme « Christ » apparaît en 19 occurrences dans le quatrième Évangile, dans lesquelles 2 occurrences sont la traduction du titre Messie (1,41 ; 4,25, voir l’analyse plus haut) ; 3 occurrences précisent que Jean Baptiste n’est pas le Christ (1,20.25 ; 3,28) ; 9 occurrences se retrouvent dans le questionnement des gens pour savoir si Jésus est le Christ (4,29 ; 7,26.27.31.41a.41b.42 ; 10,24 ; 12,34) ; 3 occurrences confirment que Jésus est le Christ : par les Juifs en 9,33, par Marthe en 11,27, et par le narrateur en 20,31 ; en particulier 2 occurrences se trouvent dans le titre « Jésus Christ » dont une fois par le narrateur dans le Prologue (1,17), et une fois par Jésus lui-même quand il s’adresse à son Père à la fin de sa vie publique (17,3).

Selon la théologie johannique, il est évident que Jésus est le Christ, et que les croyants l’appellent « Jésus Christ ». C’est avec ce titre que le narrateur commence et termine son Évangile. Il déclare dans le Prologue en 1,17 : « Car la Loi fut donnée par l’entremise de Moïse ; la grâce et la vérité advinrent par l’entremise de Jésus Christ » et conclut son Évangile en 20,31 : « Ceux-là ont été mis par écrit, pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant vous ayez la vie en son nom. »

Le titre « le sauveur du monde » (ho sôtèr tou kosmou) apparaît en une seule occurrence dans l’Évangile (4,42). Dans le contexte de la péricope 4,4-42, l’identité de Jésus s’enracine dans le monde juif. En effet, la femme lui dit : « Toi qui es Juif (Ioudaios)… » (4,9b). Au cours du dialogue, Jésus lui-même confirme que « le salut vient des Juifs » (4,22c). Cependant, sa mission concerne le salut de toute l’humanité. Dans cette perspective, la proclamation des Samaritains en 4,42d : « c’est vraiment lui [Jésus] le sauveur du monde » est le point culminant du récit. La péricope 4,4-42 se termine bien avec cette précieuse découverte.

Les termes « le salut » (hè sôtèria) en 4,22 et « le sauveur » (ho sôtèr) en 4,42 se trouvent nulle part ailleurs dans l’Évangile de Jean, ces termes sont donc des particularités de la péricope 4,4-42. Cependant, « le salut » et « le sauveur » ont la même racine que le verbe « sauver » (sôzô). Ce verbe apparaît en 6 occurrences dans l’Évangile (3,17 ; 5,34 ; 10,9 ; 11,12 ; 12,27 ; 12,47). Jésus déclare en 3,17 : « Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé (sôthèi) par son entremise. » À la fin de sa vie publique, Jésus réaffirme en 12,47 : « Si quelqu’un entend mes paroles et ne les garde pas, je ne le juge pas, car je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour sauver le monde (sôsô ton kosmon). » Si Jésus est venu « pour sauver le monde » (12,47), il est « le sauveur du monde » (4,42). Le salut est pour tous, pour les Juifs, les Samaritains et les Païens sans distinction. Dans cette perspective, le titre « le sauveur du monde », attribué à Jésus une seule fois dans l’Évangile en 4,42d, exprime bien la mission de Jésus dans l’ensemble de l’Évangile.

VI. Le narrateur et le lecteur

Le récit raconté ne vise pas les personnages dans le texte, mais le lecteur. Le narrateur met en récit l’histoire de Jésus en Samarie pour transmettre au lecteur un message. Quel est le rôle du narrateur et celui du lecteur dans la péricope 4,1-42 ?

    1. L’omniscience du narrateur

Il existe plusieurs indices dans le texte qui manifeste l’omniscience du narrateur, par exemple, d’abord, le narrateur rectifie l’information racontée par lui-même en 4,2. Il raconte en 4,1 : « Quand Jésus apprit que les Pharisiens avaient entendu dire qu’il faisait plus de disciples et en baptisait plus que Jean », puis il modifie cette information en précisant : « bien qu’à vrai dire Jésus lui-même ne baptisât pas, mais ses disciples » (4,2). Dès maintenant, pour le lecteur, l’information à retenir est que Jésus faisait des disciples (4,1b) et les disciples baptisaient (4,2). Ensuite, le narrateur peut relater un dialogue privé entre Jésus et la femme samaritaine. Le narrateur peut ouvrir une parenthèse pour guider le lecteur, par exemple, son explication en 4,9b : « les Juifs en effet n’ont pas de relations avec les Samaritains » est adressée au lecteur et non aux personnages du récit. Le narrateur peut rapporter les informations qui se sont déroulées dans les endroits différents. Par exemple, les échanges entre les disciples et Jésus (4,31-38) se font en même temps que les gens de la ville de Sychar vont à la rencontre de Jésus (4,30). Enfin, le narrateur peut communiquer au lecteur la pensée non exprimée des disciples en 4,27 : « Là-dessus arrivèrent ses disciples, et ils s’étonnaient qu’il parlât à une femme. Pourtant pas un ne dit : “Que cherches-tu ?” Ou : “De quoi lui parles-tu ?” » Si les disciples ne dit rien comment le narrateur connaît ces deux questions ?

Les remarques ci-dessus montrent l’omniscience du narrateur dans son récit ; il a choisi des éléments pour communiquer au lecteur, par conséquent beaucoup de détails ne sont pas racontés dans le texte. Par exemple, le texte ne dit rien sur l’identité des cinq maris et l’homme qui vit maintenant avec la femme samaritaine. Le texte reste silencieux sur la foi de la femme tandis que la foi des gens de la ville de Sychar est mise en relief dans le récit. Le narrateur a décidé de ne pas rapporter les échanges directs entre Jésus et les gens de la ville. Il  se concentre sur le résultat de la présence de Jésus et son enseignement en racontant : « Ils furent bien plus nombreux à croire, à cause de sa parole » (4,41).

Le narrateur a fait le choix de mettre au premier plan Jésus, le personnage principal, en disant : « il quitta la Judée et s’en retourna en Galilée » (4,3) ; « il lui fallait traverser la Samarie » (4,4) ; « il arrive donc à une ville de Samarie appelée Sychar… » (4,5a) ; « il demeura deux jours » (4,40c) chez les Samaritains. Le narrateur préfère utiliser le pronom personnel au singulier « il » désignant Jésus, tandis que selon le contexte, les disciples l’accompagnent tout au long du voyage de la Judée vers la Galilée (cf. 4,8.27.31.33).

En résumé, le narrateur est omniscient dans son récit. Il organise le texte et fournit les détails qu’il veut communiquer à son lecteur. Parfois il donne une précision (4,2) ou une explication (4,9b) pour guider le lecteur. Le narrateur fait confiance à l’intelligence du lecteur pour transmettre le message à travers le récit raconté.

    2. L’intelligence du lecteur

Le lecteur est placé sur le même plan que le narrateur, puisqu’en composant le récit le narrateur s’adresse à son lecteur. Le lecteur possède une connaissance plus riche et plus globale par rapport aux personnages du récit. Par exemple, les informations en 4,1-7 s’adressent au lecteur et non aux personnages dans le texte. Le lecteur connaît tous les détails du dialogue privé entre Jésus et la femme samaritaine, tandis que les disciples et les gens de la ville de Sychar ne les savent pas. Le lecteur sait ce que disent les gens à la femme à la fin du récit en 4,42, tandis que cette parole importante qui manifeste la réussite spectaculaire de la mission de Jésus en Samarie ne s’adresse ni à Jésus ni à ses disciples.

Ainsi, le lecteur est le seul à avoir accès à toutes les informations détaillées dans chaque récit et dans l’ensemble de l’Évangile. En particulier, les parties du récit que le narrateur adresse au lecteur seul, par exemple, le Prologue (1,1-18), les deux conclusions de l’Évangile (20,30-31 ; 21,24-25), les explications, les parenthèses au cours d’un récit. Tandis que la connaissance des personnages du texte est limitée dans le déroulement du récit. Le lecteur tient donc une position privilégiée pour saisir le sens du récit. Le narrateur fait appel à l’intelligence du lecteur pour que son message lui parvienne. Tous les éléments pour comprendre le sens du texte sont communiqués dans le récit. C’est au lecteur à faire son travail, à lire attentivement, à découvrir les procédés littéraires utilisés par le narrateur (cf. article : Jn 4,5-15 et 4,31-38. Trois procédés littéraires : le malentendu, l’ironie et le langage symbolique), et à articuler tous les éléments dans l’ensemble du texte pour saisir le message du récit.

VII. Conclusion

La section 4,1-45 contient des particularités propres, en même temps, elle développe des thèmes communs de l’Évangile. En effet, le contexte littéraire de cette section manifeste le lien avec ce qui précède (l’activité baptismale, le retour en Galilée, Nicodème et la Samaritaine), avec ce qui suit (l’eau vive et le pain de vie, la faim et la soif, boire et manger, l’eau vive et les fleuves d’eau vive, l’expression « celui qui m’a envoyé ») et avec l’ensemble de l’Évangile (l’identité de Jésus et sa mission, la relation entre Jésus et son Père, le thème de « croire en Jésus » et « la vie éternelle »). Les rencontres de Jésus en Samarie sont donc une partie de l’ensemble de la révélation du quatrième Évangile et une contribution importante à la théologie johannique.

Le texte 4,1-45 est bien délimité, il s’agit d’un voyage de Judée en Galilée en passant par la Samarie. La structure du texte n’est pas difficile à établir. La section commence par la raison du retour de Jésus en Galilée (4,1-3) et se termine par son arrivée en Galilée (4,43-45). Ce projet de voyage se concentre sur les échanges au puits de Jacob, en Samarie (4,4-42). Cette péricope relate trois rencontres de Jésus, d’abord (1) avec la femme samaritaine (4,4-26), suivies par une unité de transition 4,27-30, ensuite (2) avec les disciples (4,31-38), et enfin (3) avec les gens de la ville de Sychar (4,39-42).

Les particularités de la péricope 4,4-42 sont abondantes. En dehors de cette péricope, le texte de l’Évangile ne fait pas allusion à ce qui s’est passé en Samarie. Après 4,42, la femme samaritaine et les gens de la ville de Sychar disparaissent définitivement du récit. Les autres personnages : les disciples et Jésus qui est le protagoniste, ont des caractéristiques particulières. Plusieurs indications topographiques sont propres à la péricope 4,4-42 : « Samarie », « la ville de Sychar », « la terre que Jacob avait donnée à son fils Joseph », « la source de Jacob » (cf. 4,4-6). Les termes et expressions qui n’apparaissent que dans ce récit sont « la source » (hè pègè ), « le puits » (to phear), « être fatigué », « la fatigue », « l’aliment (hè brôsis) », « la moisson », « le moissonneur », « le semeur », « adorateur » et le terme « anèr » dans le sens de « mari ». Une seule fois dans l’Évangile Jésus s’identifie lui-même au Messie selon la perspective samaritaine en 4,25-26. Le titre « le sauveur du monde » que les Samaritains attribuent à Jésus n’apparaît qu’en 4,42.

En particulier, la section 4,1-45 doit être lue dans la relation entre le narrateur et le lecteur. L’omniscience du narrateur est manifestée explicitement dans le récit. Tous les détails de l’intrigue présentés par deux éléments : « l’histoire racontée » et « la mise en récit » servent à transmettre au lecteur un message. C’est au lecteur de découvrir le sens du récit à travers les échanges, les réactions et les parcours des personnages. Le lecteur se place au même niveau que le narrateur, puisque l’ensemble du texte de l’Évangile est à la disposition du lecteur. En effet, le lecteur a connu l’identité de Jésus racontée dans les ch. 1–3, ces informations ne sont pas à la portée des personnages dans le ch. 4. Le lecteur est mieux équipé pour saisir le message du récit. La péricope 4,4-42 invite donc le lecteur, comme la femme samaritaine, à continuer la recherche sur le sens de la vie dans les paroles révélatrices de Jésus, et comme les gens de la ville de Sychar, à parvenir à croire en Jésus et à reconnaître en lui « le sauveur du monde » (4,42).

Les rencontres auprès du puits de Jacob (4,4-42) font allusion aux rencontres auprès du puits dans l’Ancien Testament. Cependant le récit johannique manifeste son originalité. C’est un récit de révélation sur l’identité de Jésus et sa mission ; cette révélation conduit les auditeurs à la foi dans une perspective nouvelle : adorer le Père en esprit et en vérité (4,23b) et reconnaître que Jésus est le sauveur du monde (4,42). Cet article donne une vue générale de la section 4,1-45 en présentant le texte, le contexte littéraire, la délimitation, la structure, les particularités, le rôle du narrateur et du lecteur. Pour approfondir la lecture, nous analyserons les unités littéraires de cette section dans un autre article./.

Source: http://leminhthongtinmunggioan.blogspot.co.il/2017/02/jn-41-45-texte-contexte-structure-et.html


Bibliographie

Commentaires
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